La complicité tacite du Président Eyadéma

Publié le par Christian Bailly-Grandvaux

La complicité tacite du Président Eyadéma
Côte d'Ivoire - [ 1/28/2005 ]

 Hier, nous vous avons proposé la première partie de notre dossier sur le projet de déstabilisation activement en préparation au Togo voisin, par la rébellion ivoirienne qui y a établi ses quartiers. Aujourd’hui, nous abordons le dernier volet avec notamment l’attitude pour le moins troublante de la présidence togolaise.

Alors que les rebelles ivoiriens clament à toutes les tribunes qu’ils sont pour une solution négociée à la crise en Côte d’Ivoire, ils se préparent secrètement à porter un autre mauvais coup au camp présidentiel. Dans ce projet, ils sont certains d’être accompagnés par la France, chargée d’exécuter un pan du vaste complot contre les institutions ivoiriennes.

Paris travaille à l’asphyxie de l’économie ivoirienne
Les autorités françaises, dans leur ‘’guerre totale’’ contre le Président Laurent Gbagbo, n’entendent lésiner sur aucun moyen. Ainsi, pendant qu’elles portent à bout de bras une rébellion ivoirienne visiblement essoufflée, les autorités parisiennes travaillent intensément à l’asphyxie de l’économie ivoirienne. Et cela par l’isolement du port d’Abidjan. Les injonctions récurrentes faites aux entreprises françaises et occidentales pour qu’elles délocalisent leurs activités s’inscrivent dans cette stratégie. Les ‘’Messieurs Côte d’Ivoire’’ de l’Elysée ayant juré que seul un assèchement des caisses de l’Etat ivoirien - qui conduira au non paiement des salaires - pourra faire chuter le régime Gbagbo. Et sûr d’avoir découvert le tendon d’Achille du n°1 ivoirien, Paris s’atelle, depuis quelques semaines, à donner du contenu à son projet d’étouffement de l’économie ivoirienne. Et Lomé se présente comme le meilleur laboratoire. C’est ainsi que seulement un mois après la levée de l’embargo (en novembre 2004) de l’Union européenne (Ue) contre le Togo pour déficit de démocratie, la France a investi plus de 400 milliards au pays du Général président Eyadéma. Elle a ainsi racheté la Banque SNI du Togo, financé la zone franche portuaire à l’effet d’agrandir les infrastructures. Aussi Paris a-t-il déjà livré 500 véhicules de marque Peugeot 307 et Partner. Une livraison de portiques a même déjà été annoncée aux autorités portuaires de Lomé. Garantie leur a été donnée qu’avec tous ces investissements, le port de Lomé sera la nouvelle attraction de la sous-région, loin devant Abidjan. Mais en attendant, les barbouzes français s’activent, dit-on, à faire dévier 40% des navires transportant des marchandises pour les pays sahéliens à destination du port d’Abidjan, au profit de Lomé. C’est connu, ‘’le malheur des uns fait le bonheur des autres’’. Et l’intérêt grandiose que porte subitement l’Elysée au Togo voisin n’est pas fait pour déplaire aux autorités de Lomé. A commencer par le Président Etienne Gnassingbé Eyadéma.

La complicité tacite d’Eyadéma
Compagnon de feu le président Félix Houphouët-Boigny, le général-président passait jusqu’à une date récente pour l’un des gardiens de l’héritage de paix du ‘’bélier de Yamoussoukro’’. C’est d’ailleurs pourquoi les Ivoiriens ont toujours fondé de grands espoirs en lui chaque fois qu’il a entrepris une médiation. Mais depuis quelques semaines, l’attitude du premier citoyen togolais à l’égard du palais d’Abidjan intrigue. Et cela en raison de la passivité du général – président face à l’activisme fort visible des rebelles ivoiriens à Lomé. Il n’est un secret pour personne qu’Eyadéma qui règne d’une main de fer depuis 38 ans sur le Togo a pratiquement fait un Etat policier. A tel point que la plupart des conducteurs de taxi et les petits employés des principaux réceptifs hôteliers de Lomé sont des agents de renseignement. Au cours de notre séjour en terre togolaise, nous en avons encore eu la preuve. Dans ces conditions, le Président Eyadéma ne peut pas ignorer les vraies raisons de la présence continue des Guéi Emmanuel, Seydou Ouattara, Doumbia Moussa et autres lieutenant Koné Abdoulaye sur son sol. Encore moins des incursions régulières du sergent Chérif Ousmane. Autre fait qui laisse songeur, c’est l’attitude du ministre de la Défense, le général Tijani, à l’endroit des rebelles ivoiriens. Cet homme, reconnu pour être l’homme de confiance du président togolais, était aux petits soins de Guillaume Soro et sa délégation lors de leur dernier séjour à Lomé. A plusieurs reprises, le général Tijani a été aperçu marchant presque bras dessus-dessous et devisant joyeusement avec le secrétaire général des rebelles ivoiriens. Guillaume Soro lui-même, au sortir de sa rencontre le 22 janvier dernier avec le président togolais, à Kara, n’a pas caché sa joie de pouvoir « compter sur le président Eyadéma pour l’aboutissement de leurs revendications ». Dans les milieux proches de la présidence togolaise, on explique l’attitude du chef de l’Etat par son mécontentement à l’égard de son homologue ivoirien. Mécontentement qui serait né du déclenchement de ‘’l’opération Dignit钒 des Fanci. Le général président n’aurait pas admis d’avoir été tenu à l’écart du projet mais aussi de l’avoir déclenché pendant qu’il recevait Soro Guillaume à Lomé. Donnant ainsi l’impression qu’il était complice d’Abidjan. Mais dans certaines chancelleries sur la place de Lomé, on n’hésite pas à attribuer le comportement du général-président à ‘’un accord secret conclu avec Paris. Un deal qui consiste à la levée de l’embargo de l’Ue’’. Ceci explique-t-il que le Président Eyadéma ait permis que Guillaume Soro débite, pendant deux heures, des insanités au sujet de son homologue ivoirien sur un plateau de télévision ? Pour l’heure, nul ne le sait, mais le fait était suffisamment grave pour ne pas échapper aux Togolais.

Ce que Soro a dit sur TV2
Au cours de son dernier séjour (du 18 au 22 janvier 2005) en terre togolaise, le secrétaire général du Mpci n’a pas chômé. Entre deux réunions avec ses antennes locales, il échangeait avec les autorités de Lomé et s’ouvrait à la presse locale. Son passage le plus remarqué fut sa prestation le 18 janvier 2005 à ‘’Express info’’ de la télévision privée Tv2. Ce jour-là, ‘’cuisin钒 par le journaliste Guy Mario par ailleurs correspondant de RFI au Togo, au sujet de la crise ivoirienne, Guillaume Soro s’est livré à son exercice favori : le jeu des amalgames et de la manipulation. Pendant près de deux heures, le ministre d’Etat, ministre de la Communication du gouvernement Seydou Diarra a traité le Président Laurent Gbagbo de ‘’roublard qui ne tient jamais parole’’ et qui a construit sa carrière politique ‘’en trahissant’’ tous ses compagnons. Grand manipulateur, Soro a attribué l’échec des négociations de Lomé à Gbagbo : « C’est Gbagbo qui a torpillé la médiation du Président Eyadéma parce qu’il n’a jamais aimé ce compagnon de Félix-Houphouet-Boigny ». Du président sud-africain, l’invité de Guy Mario a soutenu fermement que « c’est un anti-français ». Puis de poursuivre : « Mais ce que l’on lui demande, c’est de régler un conflit en se démarquant de son sentiment anti-français ». Généreux en paroles, Soro a eu également des mots pour Mamadou Koulibaly et Charles Blé Goudé. Avec sa morgue habituelle, il a traité le n°2 ivoirien de ‘’petit homme’’ pendant que le ‘’général’’ des jeunes patriotes était vu comme ‘’un chef milicien qui tue, viole et casse à Abidjan’’, avant de déclarer: « Je ne joue pas dans la même catégorie que cet homme ». Ainsi va la vie à Lomé où les rebelles ivoiriens sont pratiquement en territoire conquis. Les Ivoiriens sont avertis.

Pierre Lemauvais et Yves De Séry
Envoyés spéciaux à Lomé

(Les Echos du Matin (Abidjan))
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