Un Burkinabè chez les "patriotes" de Blé Goudé
Quest-il allé faire dans une rencontre en grande partie organisée par les jeunes patriotes et parrainée par le président Laurent Gbagbo ? M. Kabré répond.
Le Pays : Vous étiez récemment à Abidjan où vous avez pris part au titre de lUNDD (Union nationale pour la démocratie et le développement) à un forum de jeunes. De quoi sagissait-il ?
Issouf Kabré : Il sagissait dun congrès panafricain de jeunes leaders qui a regroupé près de 17 pays dont le Burkina Faso qui a été invité sous la bannière de lUNDD. Je suis donc allé représenter le Burkina et mon parti à cette rencontre. Nous nous sommes dit que chaque fois quil y a la possibilité pour les jeunes africains de se rencontrer pour discuter autour de lavenir de lAfrique, il ny a pas à hésiter et nous navons pas hésité pour y participer. Le thème portait sur les relations entre les ex-puissances et lAfrique. La problématique était de savoir sil sagissait dune recolonisation ou de rapports dEtat à Etat. Et quand on voit un thème pareil, je pense que vous savez que lUNDD est un parti de fédération, un parti qui oeuvre beaucoup à lunion de lAfrique.
A quoi est-ce que vous avez abouti ? Des résultats concrets sont-ils sortis de ces assises ?
Durant 3 jours, dimminentes personnalités sont venues nous entretenir des relations entre la métropole (les ex-colonisateurs) et lAfrique spécifiquement sur des situations concrètes comme le cas de la Côte dIvoire où la France et dautres pays interviennent. On a su de quoi il sagissait et les résolutions sont très intéressantes. Même si elles ne peuvent pas avoir un impact immédiat, il faut se dire quil y a une prise de conscience et nous travaillons à cela. Travailler pour la prise de conscience des jeunes pour quon ne retombe pas dans une recolonisation. Il est inacceptable pour nous de nous soumettre à la volonté du colon. Ce sera un tort que les jeunes causeront pour lavenir de lAfrique. Et nous avons abouti à pas mal de résolutions, surtout à une prise de conscience.
Nest-ce pas mal indiqué pour un Burkinabè, aujourdhui, quel, que soit lintérêt de la manifestation, de participer à un forum organisé et financé par le pouvoir ivoirien ?
Je ne sais pas si cest organisé et financé par le pouvoir ivoirien. Cest le 2e forum du genre. Il sest tenu lannée passée et je pense quà partir de lannée prochaine, ce ne sera même plus en Côte dIvoire quil se tiendra , étant donné quil est tournant. Ce forum pourra se tenir peut-être au Burkina ou au Togo. Le problème pour nous, ce nest pas que le forum soit organisé par la Côte dIvoire, lessentiel est quil soit organisé par lAfrique. La source de financement importe peu. Lidée est géniale et cest ce qui est important.
Nous avons des frères burkinabè qui sont en Côte dIvoire. Quand nous y sommes allés, nous avons rencontré les jeunes patriotes, notamment leurs responsables. Nous avons visité trois villages burkinabè, rencontré des étudiants congolais, guinéens. Nous avons discuté et nous avons même donné nos points de vue par rapport à lattitude des jeunes patriotes vis-à-vis des étrangers. Et je pense que ça cest un plus au lieu de les isoler, de les pousser chaque fois à aller à lextrême. Pourquoi ne pas discuter avec eux pour trouver un terrain dentente pour que la situation puisse saméliorer ? Cest ce que nous avons fait et je pense que cest la meilleure voie pour sortir de cette crise ivoirienne.
Avez-vous osé dire à Blé Goudé que sa politique est xénophobe, que les manifestations quil organise sont de nature xénophobe et quelles sont décriées ?
Je ne suis pas sûr que nous ayons les mêmes points de vue. Je ne trouve pas sa politique xénophobe, je me permets danalyser, daller au fond, de voir pourquoi il agit ainsi, pourquoi les jeunes marchent, avant de porter un jugement. Je suis allé, jai vu et je pense que ça me permet de prendre position.
Un Français qui était là, M. Bailly, a dit bien que ce quil recevait comme informations autour de ce qui se passe en Côte dIvoire est aux antipodes de ce quil est venu voir. Et cest vrai que par rapport à la situation, la version quon nous donne nest pas toujours juste. Bien sûr, dans mon premier discours, jai bien dit que nous ne sommes allé pas pour prendre position pour Laurent Gbagbo ou pour les rebelles. Ce nétait pas notre intention. Nous sommes parti pour discuter dabord de ce qui nous intéressait notamment lintervention de la France qui nest pas tolérable par aucun Africain aujourdhui. Ensuite, il fallait voir aussi comment était la politique de Laurent Gbagbo, des jeunes patriotes. Et nous lavons vue et je pense que même sil y avait des errements avant, il y a un grand changement. On ne peut demander à un homme que de changer positivement. Sil le fait, il faut lencourager.
En allant à la rencontre des jeunes patriotes, quelle image gardez-vous deux et de leur leader Blé Goudé ?
Pour moi, ce qui est intéressant, cest la mobilisation. Même si vous êtes ennemi de ce pays, il faut reconnaître que quand des jeunes sortent les mains nues et se postent devant des gens qui tirent, des chars, des fusils qui tirent, pour la défense de leur patrie, cest dabord des gens courageux et patriotes comme ils se nomment eux-mêmes. Je leur ai même demandé de continuer la lutte. Ils se battent pour que la Côte dIvoire soit libérée. Et je pense que la lutte est longue. Nous leur avons demandé quil ne soit plus question que la différence ne soit pas acceptée. Je vous dis que le ministre ivoirien de Finances (Paul Bohoun Bouabré, ndlr) est venu intervenir au forum sur le thème "Respect de lautre, de létranger, du bien commun, du bien des autres" et il a demandé aux patriotes "dextirper de leurs rangs ceux qui pillent et qui bastonnent les étrangers parce que ce ne sont pas des patriotes". Parce que le vrai patriote, selon lui, doit savoir que lAfrique reste une et indivisible. Donc, je pense que eux-mêmes ils le comprennent , si un ministre qui est traité de très proche de Gbagbo le dit devant les patriotes avec des applaudissements nourris, je pense quil y a une prise de conscience.
Vous ne croyez donc avoir pactisé le diable en vous rendant à Abidjan à ce forum ?
Moi, je nai pas de diable en Afrique. Le président de mon parti, Me Hermann Yaméogo est venu, on a vu ce qui sest passé autour. Mais je pense que les gens ne doivent pas avoir des analyses déplacées, malsaines. Beaucoup parlent de diable alors quils pactisent tous les jours que Dieu fait avec le diable. Moi, je nai pas de diable en Afrique. Je suis allé voir des frères pour quon saide à sortir lAfrique du bourbier et ne pas se replonger dans une nouvelle colonisation. Cest ce qui nous intéresse le plus. Et je pense que lhistoire donne toujours raison à ceux qui luttent justement.
Nempêche que vous semblez apporter une caution au pouvoir ivoirien parce que le président Gbagbo y tenait. Il a même participé à louverture du forum qui a été très médiatisé. Ce qui montre quil sagit dune bonne affaire pour le pouvoir ivoirien.
Moi, je pense plutôt que cest parce quil aime lAfrique que nous sommes allés le défendre. Je vous ai dit que le forum peut se tenir lannée prochaine au Burkina, si le président qui sera là en 2005, accepte de nous recevoir en tant que jeunes parce quon tient un congrès panafricain contre la recolonisation de lAfrique. Vous croyez quau temps de Sankara un tel forum ici naurait pas été médiatisé ? Je pense que ce genre de sommet existe un peu partout. Il a existé avec tous les présidents panafricanistes. Si le président Gbagbo a accepté notre invitation, cest génial et il faut le féliciter.
Etes-vous prêts à aller en zone rebelle pour un tel sommet ?
Avec plaisir. Sil y a une invitation, je ne vois pas pourquoi nous allons refuser. Je vous ai dit que nous ne sommes pas parti pour prendre position. Nous sommes parti pour discuter de lavenir de lAfrique. Nous avons vu et assisté des mères qui pleuraient parce que leurs enfants ont été décapités par des chars français, par des tirs de militaires français. Aujourdhui, cest inadmissible quelle que soit la situation quon accepte que lex-colonisateur revienne sinstaller dans nos pays et se mette à agir ainsi. Ce sont des rapports dEtat à Etat quon traite aujourdhui et non de colonisateur à colonisé ou de super-Etat à sous-Etat. Je pense que nous devrons oeuvrer à combattre cela et les ex-puissances, notamment la France, doivent savoir quelles doivent sen aller. Je préfère donner caution au pouvoir de Gbagbo que daider la France à se réinstaller en Afrique.
Vous gardez donc un bon souvenir de cette rencontre et lassurance que dorénavant les jeunesses burkinabè et ivoirienne peuvent se mettre ensemble pour sceller la paix.
Ce que nous avons fait en 3 jours à Abidjan dépasse peut-être toutes les négociations qui ont été menées depuis lors. Parce que comme je vous disais, jai visité des villages burkinabè et des problèmes mont été exposés. Nous avons exposé ces problèmes aux patriotes. Jai rencontré trois groupes détudiants qui se plaignent du comportement des patriotes. Et nous avons rencontré ensemble Blé Goudé et le bureau qui gère les patriotes. Ils reconnaissent quil y a eu des errements comme cela peut arriver dans toute lutte et ils travaillent à y remédier. Nous avons travaillé ensemble, nous avons pris des motions, des résolutions, je pense que ce que nous avons dit va beaucoup influencer leur comportement, plus que ceux qui sont dehors, qui les diabolisent et les mettent à lécart. Je pense quon a contribué énormément à arranger une situation et cest le plus important.
Propos retranscrits par Kabs Paul KABORE (collaborateur)
Le Pays