Importation de poulets: Côte d'Ivoire

Publié le par Christian Bailly-Grandvaux

Source: Frat-Mat
Ministère et producteurs s’accusent mutuellement


En octobre 2004, les producteurs locaux de volailles, à travers l’interprofession avicole, ont été reçus par le Chef de l’Etat. Objet de cette audience : les énormes difficultés auxquelles ils sont confrontés. Les plus essentielles étant, “la concurrence déloyale et sauvage des importations de viandes de volailles” qui tue leur filière. Le président de l’organisation, Jean-Marie Acka l’a dit de vive voix au Chef de l’Etat. Leur attente au cours de cette rencontre était de l’entendre décider de la suspension des importations. Espoir déçu. Le Chef de l’Etat a préféré leur demander d’attendre le retour du ministre de la Production animale et des Ressources halieutiques qui était en mission.

On ne peut pas le nier, les producteurs locaux vivent les difficultés engendrées par le conflit politico-militaire qui secoue le pays depuis le 19 septembre 2002. Quand la guerre a éclaté, la population s’est trouvée confrontée à une pénurie en protéines animales. La viande, notamment celle de bœuf manquait sur le marché. Les prix ont même atteint à un moment donné, 2500 francs le kilogramme. Le Chef de l’Etat qui voulait soulager cette population a demandé au ministre de la Production animale et des Ressources halieutiques de prendre les dispositions idoines pour régler le problème. Après avoir écouté les opérateurs des différentes filières, le ministre Kobénan Adjoumani a décidé d’ouvrir la porte aux importations. Très rapidement la viande congelée de bœuf et de volaille a envahi le marché ivoirien.

Si du côté des vendeurs de viande de bœuf fraîche, les complaintes devant cette situation n’ont pas été vives, cela ne fut pas le cas chez les producteurs locaux de volaille. Ils ont vu dans l’envahissement du marché par la viande congelée de poulet, une menace de mort contre leur filière. A preuve, alors qu’en 2001, les importations n’atteignaient que 2200 tonnes, elles sont passées à 5700 tonnes en 2002. Plus de la moitié de cette quantité, selon M. Kouakou Djè, secrétaire permanent de l’interprofession avicole (IPRAVI), a été importée seulement pendant les trois derniers mois de l’année. C’est-à-dire après l’ouverture “totale” des importations. Et en 2003, c’était le boom : 15 400 tonnes ont été déversées sur le marché.

Les problèmes que la viande de volaille importée crée aux producteurs locaux, selon eux, ont pour noms : leur quantité et surtout leurs prix très bas. M. Kouakou Djè explique que les poulets congelés arrivent sur les marchés africains déjà suffisamment amortis – pondeuses reformées et morceaux de poulets sans les poitrines vendues à prix d’or en Europe. De sorte qu’ils coûtent trois fois moins cher. En Côte d’Ivoire, dit-il, le kilogramme revient à l’importateur au prix CAF (arrivée au port) de 430 francs. Alors que les poulets locaux coûtent entre 1300 à 1400 francs le kilogramme. Ces prix étant justifiés par les coûts de production. “Même en appliquant les prélèvements compensatoires de 400 francs sur le kilogramme de poulet entier et 300 francs sur le kilogramme de morceaux, les prix des produits importés restent très bas par rapport aux volailles locales.”, fait remarquer le secrétaire général de l’IPRAVI.

Les prélèvements compensatoires sont des taxes que le gouvernement applique sur les importations de poulets congelés en vue, non seulement de relever quelque peu leur prix de ventes face aux produits locaux, mais aussi d’agir sur les capacités des importateurs. Les producteurs, après des négociations avec leur ministre de tutelle, ont obtenu leur relèvement à 500 francs pour tous les produits (poulets entiers et morceaux). Ils attendent avec impatience que le ministre d’Etat, ministre de l’Economie et des Finances, signe l’arrêté d’application.

Cependant, ils estiment que les prélèvements compensatoires ne sauraient suffire à sortir leur filière de “la mort certaine” qui la guette. Encore que ces fonds qui sont censés servir à les soutenir ne leur parviennent pas encore. Prélevés par la douane, ils sont versés dans les caisses du Trésor. Les producteurs ne voient leur salut réel que dans l’interdiction des importations – ils l’ont déjà dit au Président de la République – ou du moins dans la mise en place de barrières tarifaires suffisamment sévères contre les importations. A ce propos le Secrétaire permanent de l’interprofession avicole cite les “bons exemples” de protectionnisme du Nigeria, Maroc et Tunisie. Le premier pays a carrément interdit l’importation de poulets. Les deux derniers ont imposé respectivement, des taxes de 92% et 120% sur les produits importés. Tant que de telles mesures ne seront pas prises en Côte d’Ivoire, les producteurs estiment qu’ils seront victimes de “la concurrence déloyale et sauvage des importations”. C’est sur ce point que leur ministre n’est pas d’accord avec eux. Pour la tutelle, on ne peut pas parler de mauvaise concurrence car les quantités produites localement (8 mille tonnes) sont très loin de couvrir les besoins nationaux qui se chiffrent à 24 mille tonnes.

Les producteurs nationaux refusent que le problème soit posé de cette façon. “C’est parce que les importations ont envahi le marché et que nous n’arrivons pas à vendre que nous ne pouvons pas produire. Si nous nous mettons à produire en grande quantité, les poulets nous resteront sur les bras”, soutiennent-ils. Et M. Kouakou Djè de renchérir : “Les producteurs locaux disposent bien des infrastructures qu’il faut pour couvrir le marché. Les producteurs de poussins peuvent en produire 30 mille par an, au lieu des 10 mille d’aujourd’hui, à cause de la situation. Les fabricants d’aliments peuvent fournir 250 mille tonnes par an, au lieu des 70 mille tonnes qu’ils mettent actuellement sur le marché”.

Quand on leur fait remarquer que si l’on suspendait les importations dans l’état actuel des choses, il y aurait une flambée des prix du poulet comme cela a été le cas aux périodes des fêtes dans les années passées, les producteurs locaux répondent : “faux”. Ils estiment qu’ils sont un secteur d’activité qui a réussi à maîtriser les coûts de production. “De gros opérateurs existent dans la filière et sont capables d’influer sur les prix à tout moment”, argumente M. Kouakou Djé. D’ailleurs, ils disent avoir pris l’engagement à ne pas effectuer d’augmentations des prix, si les importations venaient à être suspendues. Mais ils constatent que leur ministre reste sourd à tous leurs arguments. Et qu’il se présente comme “le ministre des Importations” et non le ministre de la Production animale.

Les consommateurs, de leur côté, suivent avec intérêt le débat entre le ministère et les producteurs. La fédération ne souhaite pas qu’une décision de suspension des importations soit prise sans être concertée.

Les importateurs, quant à eux, se frottent les mains. Ils ont le vent en poupe. Cela fait deux années que leurs affaires marchent bien. Ils répètent à qui veut l’entendre qu’ils aident la population dont le pouvoir d’achat a beaucoup baissé ces temps-ci. En tout cas, cette population, malgré quelques préjugés défavorables exprimés par certains sur la qualité et le goût des poulets congelés, ne s’en prive pas. L’affaire a tellement bien pris qu’elle est devenue génératrice d’emplois. ils y a de nombreux revendeurs qui se sont installés un peu partout.




Repères

-Les besoins de la consommation nationale en viande de volaille sont de l’ordre de 20 mille tonnes par an.


-La production locale est de l’ordre de 8 mille tonnes.


-15494 tonnes de viande de volaille ont été importées en 2003.


De 2001 à 2002, l’on est passé de 2331 tonnes à 5631 tonnes importées


-Pour les 10 premiers mois de 2004, ce sont 10 300 tonnes qui ont été importées.



Le grand dilemme


Quand, sur instruction du Chef de l’Etat, le ministre de la Production animale et des Ressources halieutiques autorisait les importations de viandes congelées au lendemain du déclenchement du conflit politico-militaire, son souci était de répondre à la détresse de la population. La viande de bœuf manquait parce que l’approvisionnement en bétail était devenu difficile à cause de la partition du pays. La production locale de volaille connaissait d’énormes problèmes à cause des difficultés d’approvisionnement en aliments de bétail et surtout à cause des sinistres subis par certains producteurs. Dès que les produits importés ont commencé à descendre sur le marché ivoirien, les autres du manque de protéines animales ont été dissipées immédiatement. Les prix ont baissé. Les Ivoiriens ont commencé à s’habituer à la viande congelé qui n’a jamais été de leurs préférences. Si la reprise des approvisionnements en bétails à partir des pays du Sahel a rétabli la situation antérieure de la viande de bœuf sur le marché, ce n’est pas le cas pour la viande de volaille. Le poulet congelé qui a fini par se faire accepter par les consommateurs, reste roi dans les assiettes. On en trouve partout et à moindre coût. Il a créé de nouveaux emplois. Des nombreux jeunes sont payés pour décharger les conteneurs. Des demi-grossistes et détaillants ont trouvé là une poule aux œufs d’or. Mais cette ruée vers cette occasion inouïe a crée un problème. A savoir que la filière nationale de production de volaille en souffre. Conséquence, les opérateurs économiques de ce secteur dont les marges bénéficiaires ont ainsi pris souhaitent un l’interdiction des importations de ce nouveau type de volaille.

Le gouvernement qui est con-vaincu que s’il prend une telle décision, il y aura forcement pénurie dans un premier temps, avec son corollaire de flambée des prix sur le marché, ne l’envisage pas maintenant. Et pourtant, la filière locale souffre… Elle souffre et regarde du côté de son ministre de tutelle censé faire sa promotion. Celui-ci veut bien. C’est son devoir. Mais il y a la population qu’il veut nourrir à moindre coût. Comment concilier ces deux choses ? Il a choisi pour le moment la population. Pendant combien de temps cela va-t-il durer encore… ce supplice des producteurs lo-caux ? Quand ces derniers vont produire les quantités capables de couvrir les besoins nationaux, si nous nous en tenons aux analyses du ministre. Non. Il faut plutôt réfléchir encore pour trouver des solutions. C’est pour cela que le projet de forum de la filière s’annonce comme une aubaine à saisir. En attendant cette rencontre, et si on décidait enfin de reverser les prélèvements compensatoires dans le fonds de soutien à la production locale ? Cet argent pourrait par exemple servir à soutenir les dépenses en intrants des producteurs. De sorte à baisser davantage les coûts de revient. A ce propos, pour les dix premiers mois de l’année, ce sont en principe, 3,09 milliards de francs qui ont été prélevés sur les 10,3 mille tonnes de viande de volaille importée.


Ces poulets moins chers !


La volaille congelée importés coûte beaucoup moins cher que la volaille produite localement. Alors qu’il faut débourser entre 1300 et 1400 francs pour s’offrir le kilogramme de volaille locale, 800 à 1000 francs suffisent pour les poulets congelés. L’écart de prix est grand, que consommateurs de cette viande blanche doutent de la qualité importée. Et s’en méfient. Cette crainte serait prise au sérieux si les services de contrôle du ministère de la Production animale et de Ressources halieutiques ne veillaient pas au grain.

En fait les raisons du bas prix de la viande de volaille importée principalement de la Nouvelle Zélande et d’Europe, sont diverses. D’une façon générale, les agriculteurs dans ces pays reçoivent des subventions de l’Etat pour leurs productions. Ce qui les rend forcements compétitifs sur les marchés extérieurs. En ce qui concerne le cas spécifique de la volaille, les cargaisons qui arrivent en Afrique, sont constituées de pondeuses reformées et de parties de poulets non prisées dans ces pays développés. Les pondeuses reformées comme leur nom l’indique, sont déjà amorties financièrement. Et, d’après certaines informations, elles n’ont pas de marché dans ces pays développés à cause de leur viande qui n’est pas particulièrement prisée. Quant aux morceaux de poulets, l’on remarquera que les paquets ne contiennent généralement pas de poitrines. Cette partie du poulet, appelée dans le jargon blanc de poitrine, est la plus demandée en Europe. Quand cette précieuse partie a été vendue – elle couvre, selon des opérateurs du secteur, 60 à 90% de la valeur marchande de la volaille – les autres parties restent en souffrance dans les entrepôts frigorifiques. Le marché africain, qui de plus en plus s’ouvre aux viandes congelées importées, se présente alors comme une aubaine pour ces pattes, cuisses et ailes “encombrantes”. Qui font le bonheur de toutes le bourses en Afrique. En Côte d’Ivoire les vendeurs au détail distribuent à tous les prix ces parties sur les marchés. Les ménagères ne sont plus obligées d’acheter un poulet entier pour faire leurs recettes. Les parties sont vendues au poids ou par petits tas, 200, 300, 400, 500 francs. Ce qui fait l’affaire des vendeuses de pommes de terre frites, alloko (bananes mures frites), les restaurants, etc.

On pourrait dire que c’en est fini pour la production locale ! Que non. il y a une grande partie de la population qui reste attachée à la volaille produite localement. Pour “ sa fraîcheur et son goût”, elle ne saurait la quitter pour manger “de la viande congelée au goût fade”.


Auteur: ALAKAGNI Hala
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Publié dans Messages divers

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