Le retrait immédiat de la Côte d`Ivoire de la zone FCFA peut définitivement mettre fin à la crise
Pr Nicolas Agbohou, professeur titulaire d'économie et de gestion en
France,
D'abord, il est inexact de dire que le Franc CFA est stable. C'est
totalement le contraire. Pour le démontrer, prenons le cas de deux
élèves Konan qui a un soutien scolaire onéreux lui permettant
d'avoir péniblement la moyenne en classe et Blé dont les brillantes
notes lui dispensent tout naturellement de ces cours à domicile
payants. on note au passage que quand la facture de ce soutien
scolaire personnalisé n'est pas payé, le répétiteur arrête d'aider à
la maison Konan dont les notes finissent par dégringoler en très peu
de temps qui suit la suspension ou la fin du soutien scolaire. On
voit bien qu'entre ces deux élèves, le plus faible, le plus instable
en notes de classe sans le soutien scolaire très cher, c'est Konan.
Le meilleur reste ici Blé qui n'a aucun soutien scolaire et qui
domine de très loin Konan. Il en est de même pour le Franc CFA(=
Konan).
En effet, pour rendre artificiellement stable le Franc CfA, les 15
pays africains qui l'utilisent déposent obligatoirement 65% de leurs
recettes d'exportation sur leurs comptes courants ouverts au Trésor
public de la France. Par exemple, si la RCI fait une recette
extérieure de 1000 milliards de dollars, elle donne obligatoirement
au moins 650 milliards à la France pour soutenir le Franc CFA à sa
place. Autrement dit, lorsque les dépôts des 15 pays africains sont
jugés insuffisants par la France, celle-ci impose à l'Afrique
francophone concernée, des mesures d'austérité hors norme dont la
dévaluation du Franc CFA de 1994.
En dernière analyse, c'est parce que le Franc CFA est très instable
que les 15 pays utilisateurs se dépouillent de leurs précieux
capitaux pour les remettre naïvement à la France gérante qui leur
rend compte selon ses propres désirs. Donc dire que le Franc CFA est
stable est une violente escroquerie intellectuelle soigneusement
entretenue et qu'il convient de dénoncer avec la plus extrême
vigueur ! Car le jour où les 15 pays cesseront de verser à la France
les 65% (réduits récemment à 50 %) de leurs devises, le Franc CFA
sera une monnaie fondante. Les autres monnaies (cas de l'élève Blé)
n'ont pas ce tutorat négatif français. Elles permettent cependant à
leurs propriétaires de développer des politiques économiques qui
nourrissent très bien leurs populations. Exemples : le Nigeria, le
Ghana, l'Afrique du Sud, Ile Maurice, le Maroc, la Tunisie,
l'Algérie, la Libye, la Chine, l'Inde, le Brésil, etc.
La réalité du terrain, c'est que la valeur d'une monnaie dépend
essentiellement de la valeur de l'économie du pays qui bat cette
monnaie. Or, la Côte d'Ivoire fait à elle seule 60% de la masse
monétaire de l'UEMOA, 40% du PIB (ou des richesses produites) et 25%
de la population. Ce sont des agrégats économiques qui constituent
les atouts pouvant permettre à la Côte d'Ivoire de créer sa monnaie.
Lorsqu'on parle de monnaie, on parle de Banque centrale. Maîtriser
sa monnaie, c'est maîtriser sa Banque centrale qui commande toutes
les autres banques commerciales où vous et moi avons nos différents
comptes. La politique de développement d'un pays est définie et
menée par la Banque centrale. Par exemple, si le gouvernement veut
faciliter l'accès à des crédits bancaires pour les emprunteurs, il
donne des instructions à la Banque centrale qui baisse son taux
d'intérêt (appelé taux directeur) sur lequel se calquent tous les
autres taux d'intérêts des banques commerciales où nous allons faire
nos opérations financières. Si l'Etat ne veut pas favoriser les
crédits aux agents économiques, la Banque centrale élève son taux
directeur et l'argent devient trop cher au point que personne ne
veut s'endetter ni pour consommer, ni pour entreprendre une affaire.
Le volume global des crédits à octroyer à l'économie peut même être
volontairement limité par la politique monétaire définie par le
Gouvernement et la Banque centrale qui est un établissement public à
l'écoute permanente des pouvoirs publics.
Dans le cas particulier des pays de la zone FCFA, toutes les Banques
centrales sont inféodées (soumises) à la Banque de France. Celle-ci
définit pour les Africains utilisateurs du Franc CFA le niveau du
crédit à allouer à leurs économies. Cela veut dire que c'est la
France qui, à travers sa Banque centrale (appelée Banque de France),
décide et impose à ses sujets africains un certain niveau de
développement socio -économique.
Parce que le FCFA, comme l'indique sa signification originelle-
Franc des colonies françaises d'Afrique, n'est pas la monnaie des
Africains. C'est la propriété, en dernier ressort, de la France qui
s'en sert dans le sens de ses intérêts légitimes et contre
l'Afrique !
Donc battre sa propre monnaie, c'est se donner les moyens objectifs
du développement. Le rejet de la souveraineté monétaire au profit de
l'ancien esclavagiste est synonyme d'une revendication du statut
d'esclave et de colonisé.
Depuis 1998, je ne fais que lutter pour amener les décideurs
africains à comprendre la nécessité vitale de retirer leurs pays de
cette zone monétaire de soumission aveugle appauvrissante . Parce
que la monnaie ou l'argent, c'est la base de la révolution
économique et sociale de tout pays.
Bien des pays autour de la Côte d'Ivoire ont leur monnaie. Pourtant,
au plan du développement, la Côte d'Ivoire est considérée comme la
vitrine de l'Afrique de l'ouest.
Le développement de la Côte d'Ivoire, est comparable au niveau d'un
élève passable qui est toujours premier parmi ses camarades très
médiocres. Ce que je veux dire par là, c'est que la Côte d'Ivoire
peut mieux faire. Avec son indépendance monétaire que je lui
souhaite ardemment , elle peut avoir un niveau de développement 15 à
20 fois supérieur à celui qu'elle a, en ce moment. Et comme je l'ai
déjà dit, maîtriser sa monnaie, c'est maîtriser sa banque centrale
et avoir prise sur toutes les autres banques commerciales.
Avec ce contrôle et maîtrise de tous les circuits financiers, on
peut accorder des crédits à des chefs d'entreprises africains de
toutes tailles. Ces derniers seront rigoureusement suivis ou
encadrés par des cabinets d'affaires agréés. Les micro-crédits
seront alors banalisés ou popularisés et formalisés afin de
permettre la simple vendeuse de beignets d'avoir un compte en
banque. L'informel serait ainsi réduit. L'auto-emploi ainsi
encouragé ne peut que faire reculer le chômage endémique ! Et grâce
à ces crédits, les chefs d'entreprise peuvent faire des
investissements sérieux dans tous les secteurs de l'économie pour y
produire en grande quantité des richesses dont l'offre supérieure à
la demande déclenchera la baisse généralisée des prix : c'est la
maîtrise de l'inflation et la fin de la stagflation (=stagnation ou
récession +inflation) imposée à la zone franc CFA par Paris.
La production massive de ces biens et services renforcera
l'embauche, accroîtra le pouvoir d'achat et par conséquent relancera
la consommation qui soutiendra la production et les recettes
fiscales. La hausse de celles-ci permettra à l'Etat d'améliorer les
infrastructures de l'Education nationale, de la Santé publique, de
l'armée, des autres corps habillés, de la fonction publique, des
différents ministères et de faire face à toutes les dépenses
publiques indispensables au bon fonctionnement du pays.
Donc, comme on le voit, la monnaie est la substance ou la clé du
développement. La monnaie est la conséquence logique de
l'indépendance politique. Il y a donc une contradiction flagrante
lorsqu'on demande l'indépendance politique et qu'on renonce
curieusement à sa conséquence logique qu'est l'indépendance
monétaire.
Quand vous n'avez pas l'indépendance monétaire, c'est le cas du
FCFA, il y a une autre puissance qui décide pour vous la quantité de
monnaie qu'il vous faut. Elle limite volontairement vos ambitions de
développement.
Et c'est ça le drame de l'Afrique .
Etes-vous en train de dire que c'est la France qui contrôle la masse
monétaire dans la zone Franc CFA?
C'est exactement cela. Puisque le FCFA est fabriqué en France, à
Clermont-Ferrand. Et je le répète, le FCFA est la propriété de la
France en dernier ressort. Et pour le savoir, il suffit tout
simplement d'examiner ses institutions et ses quatre principes.
D'abord au niveau des institutions, il y a les banques centrales et
les comités nationaux de crédit.
Il y a trois banques centrales qui sont : la BCEAO, la Banque
centrale des Comores et la Banque centrale des Etats de l'Afrique
centrale. Dans ces banques centrales, il y a un conseil
d'administration. Et dans ces Conseils d'administration, il y a des
Français qui ont le droit de veto.
Par exemple au niveau de la banque centrale des Comores, il y a
huit administrateurs dont quatre Français. Et il est dit que lorsque
la Banque centrale des Comoriens veut se réunir pour prendre des
décisions même les plus élémentaires, il faut la présence de cinq
administrateurs, au moins. Ce qui signifie que si la France estime
que cette réunion a pour but de prendre des décisions qui vont
contre ses intérêts , il lui suffit de faire la politique de la
chaise vide et aucun conseil d'administration ne peut se réunir. Et
tout le pays est bloqué.
A la BCEAO dont le Conseil d'Administration contient deux Français
et 14 Africains, par exemple, les modifications de ses propres
statuts et les décisions capitales sont prises à l'unanimité. Donc
l'opposition d'un seul Français suffit pour maintenir le statu quo
et le blocage socio-économique de l'Afrique de l'ouest.
A la BEAC, sur 13 administrateurs il y a 3 Français qui ont droit de
veto qui se manifeste par le même principe de l'unanimité. Le
gouverneur de la BEAC est nommé sur proposition du Gabon et avec
l'accord préalable de la France. Cela veut dire que si ce candidat
est un véritable patriote africain qui ne peut pas faire l'affaire
de la France, celle-ci le rejette et cautionne l'africain qui peut
lui vendre à vil prix son propre continent.
par ce que vous dites, doit-on comprendre que l'Afrique n'a rien à
gagner avec la France, mais bien plus, la France qui gagne tout avec
l'Afrique, contrairement à ce que disent les médias français?
Il est impératif de rompre avec les mythes mensongers et la
mystification inutile. Le Général De Gaulle a dit avec raison qu'un
pays n'a pas d'amis ; il n'a que des intérêts. Donc si la France
gagnait rien en Afrique, elle n'y serait pas aujourd'hui. Ce que les
gens oublient, c'est que la France est un tout petit pays de 60
millions d'habitants. La France, comme le disait Mitterrand avec
justesse, sans l'Afrique n'est rien. La France n'est pas
économiquement plus puissante que l'Allemagne. Mais son rayonnement
dans le monde est de loin supérieur à celui de l'Allemagne. Tout
simplement parce qu'elle a la mainmise sur ces anciennes colonies
qui votent à l'ONU dans le sens de leur ancien maître. Donc le jour
où la France va perdre ses colonies, elle deviendra un pays
ordinaire. Comme cela a été le cas du Portugal et de l'Espagne.
Lorsque ces pays ont perdu leurs colonies, ils sont devenus pauvres
et moins influents dans le monde.
Quels sont les autres principes en dehors des institutions ?
Il y a quatre principes qui sont la libre convertibilité, la fixité
des parités, les comptes d'opération ou la centralisation des
changes et la libre transférabilité. Tous ces principes ont été
établis à l'époque coloniale par et pour la France qui en profitent
très largement..
Comment ça ?
Prenez par exemple le principe de la libre convertibilité. Dans
l'état actuel des choses, le FCFA n'est pas convertible. Si un
africain prend le FCFA et il va dans n'importe quelle banque, en
France il ne peut pas le convertir. Ceux qui profitent de la libre
convertibilité sont plutôt les chefs d'entreprises françaises
implantées ici en Afrique francophone. Au moment où le FCFA était
librement convertible, c'était un moyen de favoriser la fuite des
capitaux.
Même entre les deux zones monétaires du FCFA (BCEAO et BEAC), il n'y
a pas de libre convertibilité. C'est-à-dire que le FCFA de la BCEAO
ne peut pas être échangé contre le FCFA de la BEAC. Cela veut dire
que ces deux Banques centrales africaines n'ont pratiquement rien en
commun entre elles ; mais elles sont toutes deux liées à la France
qui profite de cette position de domination pour mieux exploiter
l'Afrique.
C'est à croire que le FCFA n'a rien d'avantageux pour l'économie
ivoirienne ?
Absolument pas ! Prenez encore en exemple le principe des comptes
d'opération ou la centralisation des changes.
Nous avons vu antérieurement que les Africains sont obligés de
déposer en France au minimum 65% de leurs devises ou recettes
d'exportations en vue de soutenir la stabilité du FCFA conformément
au principe de la fixité des parités. Dans l'état actuel, il y a au
minimum 3 000 milliards de FCFA stockés à Paris. Cette situation a
plusieurs conséquences graves dont ci-après quelques-unes
seulement :
-Rigueur budgétaire hors norme imposée aux africains pour dégager
une économie forcée et alimenter les comptes d'opérations de Paris.
Cela se traduit par des coupes sombres dans le budget de l'Education
nationale, de la Santé, par des licenciements massifs dans la
fonction publique, le gel des salaires dans la fonction publique et
dans le privé, la hausse des impôts, la renonciation de l'Etat à son
rôle économique
-Le gaspillage des devises africaines qui sont utilisées pour
racheter les FCFA surabondants sur le marché des monnaies afin de
faire remonter leur cours au niveau convenu selon le principe de la
fixité des parités. C'est-à-dire selon le principe de la fixité des
parités, 1 FF = 100 FCFA hier. Aujourd'hui, 1 euro = 655,957 FCFA.
Donc si à la fin de la journée, l'offre des CFA est supérieure à sa
demande, son prix que l'on appelle le cours ne doit baisser. Cette
baisse se traduit par exemple par 1 euro = 1 000 FCFA. Pour éviter
cette variation du cours, la France puise dans les comptes
d'opérations les devises des Africains pour racheter des FCFA et
faire remonter la demande de ceux-ci à un niveau tel que 1 euro =
655,957 FCFA.
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