Loi Taubira, An 4 : Menaces sur la Reconnaissance dun Crime contre lHumanité
12/05/2005
Votée par le parlement français le 10 mai 2001 dans lindifférence générale des médias et des politiques nationaux, la loi reconnaissant la traite négrière transatlantique et lesclavage comme un crime contre lhumanité a subi ces trois dernières années les assauts répétés des historiens et élites de lestablishment. Plus que des prises de positions plus ou moins licites sur la question, cest une nouvelle loi, celle du 23 février 2005 qui fait face à la reconnaissance de ce crime contre de lhumanité, affaiblissant considérablement la loi Taubira qui avait pourtant subi en amont une amputation essentielle de contenu.
Les années 2003, 2004 et 2005 ont vu des offensives négationnistes en règle se dévoiler sans états dâmes, tendant à édulcorer, nier les responsabilités à réparer les nations négrières européennes. Pis une nouvelle doxa post-négrière a les faveurs des médias et le secours des décideurs, qui consiste à culpabiliser les Noirs et Africains pour leur rôle devenu primordial dans la déportation transatlantique.
Loffensive a fait suite au traumatisme de la conférence de Durban [2001] et à leffet de choc tardif de la loi Taubira, qui ont jeté dans une bataille négationniste effrénée les milieux et centre de production idéologique autorisés. Chargés de veuiller au contrôle de la représentation négrière en France dans le sens de la culpabilisation des victimes, de la magnanimité des Abolitionnismes, du divisionnisme entre Africains et Antillais, ces humanismes traditionnellement anti-nègres, de Hegel à Renan en passant par Montesquieu et Voltaire peuvent tout au plus concéder au paternalisme de laide aux petits nègres. Ils ne sauraient admettre officiellement et sans détour la responsabilité collective dune société, dun Etat européen, singulièrement lEtat français dans un crime contre lhumanité ou nimporte quelle atteinte à lhumain du moment quil est Africain, Nègre. La preuve en est encore le négationnisme sur le génocide que bien des observateurs européens nomment « franco-rwandais ». Le seul Etat occidental à ne pas avoir fait ses excuses au Rwanda reste la France, à lopposé du Canada, des USA, de la Belgique, et même de lONU
Sur le fond il sagit de refuser toute position, même au prix dun autisme politique généralisé, qui mettrait lEtat français et ses dirigeants en situation de culpabilité, qui le rendrait redevable, moralement, politiquement, pécuniairement. Ce complexe moyenâgeux est entretenu par une armée vieillotte de sages décadents, et de penseurs sans esprit qui souillent lactivité de pensée comme telle et les institutions à partir desquelles ils déploient une sapiens infecte de non sens, dinfatuation, de démence coloniale, de supériorité raciale.
A l'arrière-plan de la question de la reconnaissance de la responsabilité européenne et française dans la traite négrière se joue celle, essentielle, du rapport dégal à égal des Nègres, Africains, Caribéens, descendants métissés dAfricains au Blanc, selon une lecture eurocentriste calquée sur un schéma de hiérarchie des races qui na rien à envier au Nazisme.
A coup de numéro spéciaux sur lesclavage et la traite négrière, zooms, analystes, points de vue soudain très médiatiques, la culpabilisation des victimes sincruste progressivement dans les représentations sur la traite négrière. Les zones qui hier paraissaient consensuelles sur le rôle des nations européennes sont désormais balayées, il ne demeure que les supposées traites africaines, les négriers noirs africains, les sociétés esclavagistes africaines
Les Pétré-Grenouilleau et autres Sylvie Brunel dans une posture qui assombrira pour longtemps le niveau intellectuel des universités françaises, au moins dans le domaine de lhistoriographie, en sus de linconsistance intellectuelle dun Stephen Smith ont une mission idéologique très spécifique. Leurs travaux et écrits dune indigence indicible font autorité médiatique et entraînent ladhésion de nombre de lecteurs, de citoyens en quête sincère de vérité historique. En effet rien ne vaut mieux que la répétition pour donner le faux pour le vrai, et la consécration des puissants pour passer le nain à léphémère immortalité du temps court. Ainsi ces mercenaires idéologiques seront couverts de prix, best-sellers, et notoriété sociale leur seront garantis.
En fait il sagit dabord de fabriquer une contre légitimité scientifique, cest le sens de létonnante productivité des chercheurs sur la question de la traite ces trois dernières années. Le numéro spécial de la revue LHistoire, « LEsclavage » [N°280] doctobre 2003 sinscrivait dans cette veine pitoyable. Sylvie Brunel professeur des universités y démontre une incapacité épistémologique à traiter de lAfrique, de la traite négrière, avançant des chiffres sur la population africaine précoloniale sans la moindre référence bibliographique, ni même aucune précaution méthodologique ! De son inquiétante chaire de professeur, Mme Brunel se demande si la traite a fait le malheur de lAfrique et doute que la ponction humaine négrière ait pu empêcher le décollage économique de lAfrique
Lautre dimension non moins affligeante de cette entreprise de fuite en avant consiste à pointer du doigt la traite arabe, qualifiée dantérieure et de plus longue, sa ponction démographique est désormais supérieure à celle de la traite transatlantique dans les articles spécialisés et les propos autorisés. « Cest nest pas moi cest lautre qui a commencé ».
En somme les Pétré-Grenouilleau, Brunel, Stephen Smith qui croit pouvoir argumenter -le mot est fort le concernant- dune traite interne à lAfrique, fabriquent une légitimité scientifique, et une respectabilité médiatique et politique au nouveau négationnisme républicain. Ce négationnisme crée et renforce les conditions dune acceptabilité, dune recevabilité dune version cynique, fausse et instrumentale des responsabilités françaises diluées dans un crime contre lhumanité.
La boucle de cette mascarade détat sest bouclée le 23 février 2005 lorsque le parlement français a acté pour que la juridisation du négationnisme colonial et négrier prenne force de loi, sans opposition dun quelconque camp politique.
Voici ce que dit larticle 4 de cette loi :
«Les programmes de recherche universitaire accordent à l'histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu'elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. La coopération permettant la mise en relation des sources orales et écrites disponibles en France et à l'étranger est encouragée.»
Sa fonction idéologique centrale est dannuler la portée de larticle de 2 de la loi Taubira du 10 mai 2001 qui reconnaît comme crime contre lhumanité la traite négrière transatlantique et lesclavage. Cet article 2 stipule :
«Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent. La coopération qui permettra de mettre en articulation les archives écrites disponibles en Europe avec les sources orales et les connaissances archéologiques accumulées en Afrique, dans les Amériques, aux Caraïbes et dans tous les autres territoires ayant connu l'esclavage sera encouragée et favorisée.»
Dans les faits la loi Taubira, vidée des termes de «Déportation», «Réparations», reconnaissant un crime sans en mentionner lauteur, émasculée de sa dimension thérapeutique dacte de reconnaissance dun coupable, na cessé dêtre raillée par les autorités du microcosme mondain français. Le 04 décembre 2004 lhistorien cathodique Max Gallo se demandait si cétait un crime contre lhumanité que davoir rétablit lesclavage dans les colonies ! Le faste des cérémonies relatives au bicentenaire du sacre de Napoléon, dont la démence coloniale ne fait de doute pour personne [Cf. La démence coloniale sous Napoléon, Yves Benot] passant sous silence son rôle dans lesclavisation des Africains traduisait bien cette relativisation de la loi Taubira.
Létape supplémentaire a donc consisté à légiférer, au détour dune loi sur les combattants français dOutre-mer, les Harkis surtout, sur un affaiblissement voire un début dannulation de la loi du 10 mai 2001.
Lanticipation des logiques réparatrices qui grimpent depuis les années 80 et 90 aux USA et en Afrique, dont la conférence internationale de Durban contre le Racisme a maximisé la visibilité, a provoqué un vrai travail de renouvellement des négationnismes. Jusque là le négationnisme se faisait passif, principalement par le silence et létouffement, loccultation. Après la loi du 10 mai il sest fait actif. Procédant par fabrication dune légitimité scientifique, médiatique, politique et enfin légale, construction dune opinion courante et dun instrument juridique invalidant la portée de la reconnaissance par la France dun crime contre lhumanité dont elle sest rendue coupable, lactivité révisionniste présente crânement ses succès à longueur de relais médiatiques.
En Avril 2005, le députe européen Patrick Gaubert, président dune ligue supposée antiraciste, la Licra, se refusait à signer un texte portant proposition de déclaration sur la reconnaissance de la traite négrière au niveau européen, sous le prétexte que ne figuraient pas les traites africaines et arabes. Comme si on avait eu besoin de pour établir la Shoah comme crime contre lhumanité de remonter à lantiquité ou à dautres crimes et exterminations de populations juives
Limportant ici est que ce député ait pu tirer sa légitimé de la nouvelle idéologie de la traite négrière et esclavagiste transatlantique, exactement ce à quoi auront servi les Pétré-Grenouilleau, Daguet, Brunel
En cet an 4 de la loi Taubira, la reconnaissance du crime contre lhumanité que la loi promulgue se porte on ne peut moins bien. En face delle une loi colonostagique impose un enseignement glorifiant le passé colonial, et une idéologie néo-négrière fondée sur lédulcoration des responsabilités françaises et européennes dans «un tous coupables» diffusent un affaiblissement de sa portée. Pourtant les succès partiels des récentes mobilisations autour du refus des ventes aux enchères des archives des négriers se sont basés sur lexistence de cette loi qui représente une victoire symbolique probablement unique pour les colonisés et descendants de colonisés en France. Les mobilisations à venir vont donc devoir défendre et renforcer cette loi. Elles sattacheront à conquérir les mentions de «Déportations» et de «Réparations» amputées par le savoir-faire des élus de la république et par la relative faiblesse des mobilisations des concernés aux échéances parlementaires critiques. La contribution scientifique à dissiper le flou jeté par les argumentaires confusionnistes des traites africaines et arabes devra investir dans une visibilité accrue afin de réarmer éthiquement et légitimement la loi Taubira.