Au-delà du Togo, une question de qualité

Publié le par Christian Bailly-Grandvaux

Au-delà du Togo, une question de qualité [17/02/2005]
Une semaine seulement avant la méprisante farce de la famille Eyadema au Togo, l’Union africaine s’était réunie dans la capitale nigériane ...

L’on sait depuis longtemps, que deux sièges de membres permanents pourraient être concédés au Groupe africain, d’où le problème du choix des deux pays qui éventuellement pourraient le mieux mériter cette élévation.

A Abuja, les chefs d’Etat n’ont curieusement pas pu se mettre d’accord, alors même qu’il apparaissait aux yeux de nombreux spécialistes objectifs, que le choix devrait se limiter à départager trois pays, en l’occurrence l’Afrique du Sud, le Nigeria, et l’Egypte. On a eu droit à un véritable délire de déclarations irresponsables et complaisantes qui reflètent l’inconséquence avec laquelle les affaires du continent sont gérées. On a ainsi entendu Bongo du Gabon parler de rotation, et Wade du Sénégal émettre des théories les plus insensées, le tout ayant pour seule finalité, le refus de prendre en considération les rapports des forces existants entre les différents Etats. En fait, certains ont voulu en faire un partage du village, sans égard pour la puissance économique, le système politique, l’auréole diplomatique … etc.

Et pourtant, si la réforme du Conseil de sécurité fait l’unanimité, c’est parce que l’analyse des critères énoncés dans la charte pour le choix des membres permanents, montre qu’il n’y a plus de raison que le Japon et l’Allemagne qui disposent de capacités technologiques et économiques supérieures à celles de la France et de la Grande-Bretagne, n’en fassent pas partie. Dans l’esprit des rédacteurs de la charte, il fallait des Etats capables sur tous les plans, d’assumer un leadership, mondial et de disposer des moyens de contribuer efficacement au maintien de la paix et de la sécurité internationales.

Il est par conséquent incompréhensible, que le Gabon en soit à prôner une espèce de rotation comme s’il s’agissait d’une futile tontine de quartier. Et puis, le Président du Sénégal a beau être professeur agrégé d’économie et brillant avocat, son pays n’a ni le poids du Nigeria, ni la puissance économique de l’Afrique du Sud, ni la dimension diplomatique de l’Egypte.

La levée des boucliers qui a suivi le coup d’Etat au Togo remet à l’ordre du jour, les préoccupations autour d’une thèse que nous développons depuis un certain temps dans ces colonnes. Il s’agit de reconnaître qu’il ne sera plus possible pour le monde et particulièrement pour l’Afrique, de s’accommoder de régimes et d’individus dont les pratiques politiques internes relèvent de la sauvagerie et de la barbarie. Des individus qui n’émanent d’aucun suffrage populaire honnête et qui gèrent leurs pays comme de parfaits bandits des temps antiques, ne seront plus admis aussi facilement qu’hier dans les forums diplomatiques, et pour ceux qui seront tolérés, il sera difficile d’élever la voix.

La réaction spontanée à la fois du Président de la Commission de l’union africaine, Alpha Oumar Konaré et du Président en exercice de l’Union, Obasanjo, mettent en exergue une réalité nouvelle, celle d’un sentiment de honte généralisé concernant l’Afrique. Il y a la crainte de se voir indexé comme de parfaits sauvages dans l’arène internationale. Comment peut-on en effet aller revendiquer des sièges permanents au Conseil de sécurité de l’Onu pour décider du gouvernement du monde aux côtés des autres continents et des autres peuples, si au plan interne, on n’est pas sorti de l’antiquité ?

L’affaire togolaise comporte à ce niveau, une charge émotionnelle très délicate qui n’a pas échappé aux Africains dans leur très grande majorité. On mesure encore mieux les dommages pour ceux qui, il n’y a pas longtemps encore, se hasardaient à ramener la crise ivoirienne, à la répétition d’injures sur le colonialisme français. Comment accepter le genre de montage bête, grossier et nauséabond que l’on a vu au Togo, sans du coup accepter que nous méritons encore plusieurs siècles de colonisation ?

Le débat qui semble faire rage sur l’attitude de la France, relève de la fuite en avant. Personne ne viendra expliquer de façon rationnelle, que des gens instruits que l’on dit pétris des cultures politiques et juridiques, ne soient pas en mesure de développer le moindre sentiment d’amour pour leurs pays, et n’adhèrent à aucune stratégie d’honneur. Il devient tout simplement intenable de se limiter à des appréciations légères qui accusent l’extérieur sur ces différents dossiers de la mauvaise gouvernance en Afrique. La liberté, l’indépendance et la dignité passent par la lutte avec toutes ses conséquences.

C’est dans ce contexte, que nous ramenons la principale leçon, à une question de qualité au-delà du Togo.

Premièrement, qu’on le veuille ou non, la pratique diplomatique au sein de l’Union africaine évoluera vers l’indexation, la marginalisation, et l’exclusion des Etats gérés par des régimes autocratiques. Il sera de plus en plus difficile d’admettre que les forums de l’Union Africaine se réduisent à des familiarités sans substance entre Chefs d’Etat comme avant. Bientôt il faudra prendre des dispositions en termes de révisons qui vont par exemple prescrire que le Nigeria, l’Egypte et l’Afrique du Sud n’ont pas les mêmes pouvoirs de vote que le Gabon, la Centrafrique, et la Cap-vert.

Deuxièmement, il est incontestable que la nationalité et la personnalité du Président de la Commission de l’Union africaine, Alpha Oumar Konaré, constituent les socles des égards actuellement réservés à l’Organisation sur la scène internationale. Il faut se souvenir que son élection en face de l’ivoirien était déjà dû aux mêmes critères. Que faut-il en retenir ? En fait, le Mali, bien qu’économiquement pauvre, a démontré une pratique démocratique et une gestion interne qui lui assurent le respect et élargi le champ de son influence diplomatique. En clair, le Cameroun pour ne citer qu’un exemple, est très loin d’égaler le poids du Mali dans le concert des nations dorénavant, si l’on s’en tient à ces éléments de gestion et de personnalité.

Troisièmement, l’exigence de qualité, ne va pas simplement introduire de nouvelles répartitions voire des cloisonnement des pouvoirs de vote au sein de la diplomatie continentale, elle va créer un phénomène de rejet par anticipation. Parmi les réactions à la suite de la mascarade togolaise, l’on a beaucoup noté l’embarras et le profil bas des chefs d’Etat d’Afrique centrale. En réalité, c’est la preuve du fossé qui sépare les deux grands sous ensembles en matière de progrès démocratiques et de bonne gouvernance. L’Afrique centrale apparaît de plus en plus comme le poumon pourri du continent, constituée de régimes autocratiques et impopulaires aux perspectives sombres.

Le Président Bongo, très alerte sur tous les grands dossiers de crise ces derniers temps, s’est montré encore plus embarrassé que les autres, parce que au fond, il aurait planifié le même scénario pour sa succession après plus de trente ans de règne. Il n’est pas vain de rappeler qu’un de ses fils est ministre de la défense, pendant que l’autre est Directeur général de la Banque gabonaise de développement. Sa famille tient l’armée et contrôle tous les leviers économiques. Au Congo, c’est l’ethnie de Sassou, tout comme au Cameroun celle de Biya. On retrouve la même logique partout dans la Cemac.

L’effet d’anticipation est donc intervenu comme une onde de choc, devant la vigueur des protestations et des condamnations à travers le continent d’abord, et le monde ensuite. Ce que ces dictateurs n’ont pas compris, c’est que des personnalités africaines à l’instar de Diouf à la tête de l’Organisation Internationale de la Francophonie et de Annan à la tête de l’Onu, se sont senties interpellées au premier chef, et blessées dans leurs dignités et leurs auréoles. On croyait qu’on était sorti de la sauvagerie au point où l’on osait même spéculer sur un Pape noir, et voici que des fous au Togo nous ramènent en arrière et rappellent au reste du monde, que nous sommes encore au stade des vers de terre.

 

Source : le Messager

http://www.lemessager.net

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