Mbeki se fâche, Chirac recule

Publié le par Christian Bailly-Grandvaux

Mbeki se fâche, Chirac recule

Fraternité Matin - 2/5/2005 2:35:42 AM

Affirmer et se déjuger. C’est à cet exercice tout à fait déshonorant que s’est livré Jacques Chirac en moins de 24 heures à Dakar. Le mercredi, en compagnie de Me Abdoulaye Wade, il a annoncé l’échec de la médiation de Thabo Mbeki. “Le Président Mbeki a engagé une négociation et nous le soutenons. Mais jusqu’ici, cela n’a pas eu un effet particulièrement fort, il faut bien le reconnaître. C’est l’Afrique de l’Ouest avec ses propres caractéristiques, il faut bien la connaître et je souhaite beaucoup que le Président Mbeki s’immerge dans l’Afrique de l’Ouest pour comprendre la psychologie et l’âme de l’Afrique de l’Ouest, car dans les périodes de crise, il faut connaître la psychologie et l’âme des gens”, a déclaré, du haut de sa chaire de psychologie, le professeur Jacques Chirac, l’Ouest-africain.
Le lendemain, c’est-à-dire jeudi, le Président français a oublié toutes ses leçons pour revenir sur ses certitudes, en affirmant, toute honte bue, son soutien sans faille à la médiation Mbeki. “Nous soutenons sans réserve les accords d’Accra III et la médiation de l’Union africaine menée avec méthode et autorité par le Président Mbeki”, s’est dédit Chirac.
La réaction certes polie mais musclée de l’Afrique du Sud, d’une part, et certainement les vives protestations en off des responsables de l’Union africaine (UA) et de Kofi Annan, d’autre part, ont fait ravaler à Chirac ses paroles désobligeantes et de mépris. Car, remettre en cause le travail de Mbeki dans la résolution de la crise ivoirienne consiste manifestement à contester le choix de l’Afrique et des Nations unies. Le 10 janvier dernier en effet, à Libreville, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a renouvelé le mandat confié à Thabo Mbeki. De son côté, le Secrétaire général de l’ONU, au 4ème sommet des Chefs d’Etat et de gouvernement de l’UA à Abuja (30-31 janvier), a affirmé sa foi au Président sud-africain. Car, seule l’entrée en scène, en novembre dernier, de Thabo Mbeki a permis d’obtenir des résultats inattendus: tous les 18 textes suggérés par le controversé accord de Linas-Marcoussis ont été adoptés en Conseil des ministres, 14 ont été votés par l’Assemblée nationale et 12, promulgués, sont devenus des lois de la République de Côte d’Ivoire. Mieux, Laurent Gbagbo s’est fait violence pour transmettre, en violation de la Constitution, le projet de loi portant modification de l’article 35 de la Constitution. D’Afrique du Sud, la sortie de Chirac est analysée comme la colère d’une puissance qui voit d’un mauvais œil l’intrusion de la République sud-africaine dans son pré-carré. Les sautes d’humeur du Chef de l’Etat français, à la vérité, trahissent sa crainte d’être définitivement débordé, à tous les niveaux, dans la gestion du dossier ivoirien. Car, même s’il n’a pas le charisme et l’immense popularité de Nelson Mandela, Thabo Mbeki se révèle un dur à cuir qui refuse que l’on marche sur ses plates-bandes. Il en a donné la preuve à l’occasion du Conseil des ministres extraordinaire tenu le 11 janvier dernier à Yamoussoukro. Devant les ministres ivoiriens, il a critiqué les intrigues d’Alassane Ouattara et de Konan Bédié à Libreville pour le court-circuiter et exprimé son exaspération face aux tentatives d’interférence des autorités françaises pour torpiller la médiation qu’il entend mener en toute indépendance.
Le choc était, donc, prévisible dans la mesure où tout oppose les deux Chefs d’Etat. La face visible de l’iceberg des antagonismes d’intérêt réside dans la sortie de crise. Chirac et ses relais africains (Abdoulaye Wade du Sénégal et Omar Bongo Ondimba du Gabon) font campagne pour une solution politique à l’effet d’avoir une présidentielle 2005 ouverte à tous les candidats. “On doit aboutir à des élections et laisser au peuple ivoirien le soin de trancher ce problème”, a défendu Jacques Chirac, à Dakar. Le médiateur de l’UA, en reconnaissant la primauté du droit et en particulier de la Constitution dans la résolution de la crise, milite pour l’organisation du référendum. Qui “pourrait, selon lui, jouer un rôle important dans le processus d’unité nationale et de réconciliation”. Aussi, pesant de tout son poids politique, a-t-il réussi à faire adhérer l’UA au principe de la consultation du peuple pour la modification de cet article, au grand dam de la France et de ses suppôts africains.
L’influence sans cesse grandissante de l’Afrique du Sud sur l’échiquier africain constitue, en fait, la pierre d’achoppement. Au plan politique et diplomatique, c’est ce grand pays, libéré de l’apartheid grâce au soutien de toute la communauté africaine, qui a conduit une médiation plus ou moins réussie au Burundi (départ de Pierre Buyoya et son remplacement par Domitien Ndayizéyé) et au Zaïre (exil de Mobutu Sessé Seko au Maroc et prise du pouvoir par Laurent-Désiré Kabila). Depuis Mandela, l’Afrique du Sud est de tous les combats pour redorer l’image de l’Afrique. Elle entend jouer, à fond, sa partition dans les luttes des peuples du continent soit pour régler leurs différends entre eux, loin des immixtions néocolonialistes, soit pour s’affranchir définitivement du joug occidental.
En Côte d’Ivoire, Thabo Mbeki, malgré et surtout à cause de Linas-Marcoussis, n’entend pas lâcher prise, selon des sources proches de la représentation diplomatique sud-africaine à Abidjan. Présent dans la capitale économique ivoirienne le 9 novembre dernier (jour de la “crise des chars” à l’hôtel Ivoire), il a été profondément choqué par la démonstration meurtrière des soldats français qui se sont conduits comme une force d’occupation: les aéronefs de l’armée ivoirienne détruits, l’aéroport international bouclé, les points stratégiques sous contrôle, etc. au point que, par endroits, le cortège du Président sud-africain a été soumis à des fouilles. Du fait de cette humiliation infligée aux Ivoiriens, Thabo Mbeki est déterminé à aller jusqu’au bout des négociations. Envers et contre tous. Pour faire triompher le slogan: l’Afrique aux Africains.
Au plan économique, la menace sud-africaine est d’autant plus sérieuse que la Côte d’Ivoire veut, par la diversification de ses partenaires, sortir du tête-à-tête paralysant avec la France. Le retour de la paix sous les auspices de Thabo Mbeki est alors susceptible de représenter le ferment de l’ouverture de couloirs économiques et de l’établissement de relations commerciales entre deux pays aux immenses potentialités. Sur les ruines des relations ivoiro-françaises tendues, l’Afrique du Sud pourrait se faire une place au soleil en Côte d’Ivoire dans la coopération Sud-Sud. La société Rangold est déjà présente pour des exploitations minières et une compagnie était en lice pour livrer des autobus à la Société des transports abidjanais (SOTRA).
En prenant pied dans un pays, la Côte d’Ivoire, qui représente 40% du Produit intérieur brut (PIB) de l’Union économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (UEMOA, regroupement de huit pays), l’Afrique du Sud se lance à la conquête de l’Afrique de l’Ouest, et par cercle concentrique, à la conquête de l’Afrique tout entière. A l’instar du Japon qui est devenu incontournable en Asie, l’Afrique du Sud est un géant qui menace de réduire, à la portion congrue et à la longue, la part des multinationales et compagnies européennes.
Jacques Chirac est donc fondé à combattre Thabo Mbeki. Bec et ongles. Mais, non seulement il s’y prend mal, mais il est tombé sur un véritable os dans ce qui apparaît, au grand jour, comme une guerre de décolonisation que conduit, sans tambour ni trompette, le pays du Madiba.
FERRO M. BALLY Les propos de Chirac irritent les Sud-africains
Chirac s’attaque à Mbeki.” Sur la photo qui barre la “une” du Star, le principal quotidien d’Afrique du Sud, le président français agite un index réprobateur sous le visage de son homologue sud-africain. Il s’agit d’une photo d’archives. Elle a été exhumée pour illustrer une pique qui pourrait tourner à l’incident diplomatique. L’objet du litige : la Côte d’Ivoire.
Pour Jacques Chirac, le chef de l’Etat sud-africain souffre d’un handicap : il ne connaît pas suffisamment “la psychologie et l’âme” des Africains de l’Ouest. Le président Thabo Mbeki, qui assure depuis trois mois une difficile médiation dans ce conflit, ne serait pas à la hauteur. Son implication jusqu’ici “n’a pas eu un effet particulièrement fort, il faut bien le reconnaître”, a lâché le chef de l’Etat français, lors d’une conférence de presse, mercredi 2 février, à Dakar.
“L’Afrique de l’Ouest, c’est l’Afrique de l’Ouest. Elle a sa propre caractéristique, il faut bien la connaître. Et je souhaite beaucoup que le président Mbeki (...) s’immerge dans l’Afrique de l’Ouest de façon à en comprendre la psychologie et l’âme. Car dans une période de crise, il faut bien connaître la psychologie et l’âme des gens”, a déclaré le président français.
A Pretoria, l’attaque n’a pas été appréciée. “Evidemment, nous ne prétendons pas connaître tout sur l’Afrique de l’Ouest. Mais nous ne refuserons jamais l’aide de ceux qui savent mieux”, a ironisé lors d’une conférence de presse jeudi Aziz Pahad, le vice-ministre des affaires étrangères.
Ce dernier a défendu en détail la médiation du président Mbeki qui a mis au point une “feuille de route” et un calendrier avec un objectif unique, faire appliquer les accords de Linas-Marcoussis, restés au point mort ou presque depuis leur signature il y a exactement deux ans. L’avancée la plus importante aura été l’adoption le mois dernier par l’Assemblée nationale du texte modifiant les conditions d’éligibilité à la présidence, point focal de la crise ivoirienne. “Nous avons obtenu en trois mois plus que personne n’a réussi à obtenir en deux ans”, a martelé Aziz Pahad.
Entre les deux chefs d’Etat, la discorde va au-delà de la question du bilan de la médiation. Thabo Mbeki, champion de la “renaissance africaine”, considère que la France est encore empêtrée dans son rôle d’ancienne puissance coloniale. Lorsqu’il s’est rendu à Abidjan en novembre, après les émeutes anti-françaises, il aurait été, selon son entourage, très impressionné par le déploiement des troupes françaises et de véhicules blindés dans la capitale. La télévision sud-africaine n’avait pas hésité à parler d’une “force d’occupation”.
“CONTACT CONSTANT”
Plusieurs membres de la délégation française qui accompagnent Jacques Chirac dans son voyage au Sénégal et au Congo ont cherché, jeudi, à effacer l’impression qu’il avait donné d’un désaccord avec le président sud-africain. “Nous sommes en contact constant avec les Sud-Africains sur ce dossier, nous travaillons dans le même sens”, affirmait l’un d’entre eux.
“Nous soutenons sa position -celle de Thabo Mbeki-, qui s’inscrit dans la ligne des accords de Marcoussis et d’Accra 3”, assurait un autre, en ajoutant que Jacques Chirac a, de longue date, de l’estime et de l’amitié pour le successeur de Nelson Mandela, qu’il a soutenu autrefois le combat anti-apartheid, qu’il tient le président sud-africain pour un homme très intelligent, respecté par ses pairs et qui a l’avantage, en ce qui concerne la Côte d’Ivoire, de n’être pas juge et partie. M. Chirac “a simplement voulu dire qu’il faut tenir compte de ce que pensent les Africains de l’Ouest”, déclarait cependant un autre encore, confirmant implicitement que cela n’était pas le cas.
Fabienne Pompey (à Johannesburg)et Claire Tréan(à Dakar)
Lu dans Le Monde La Côte d’Ivoire rattrape Chirac à Dakar
Les “retrouvailles” entre la France et le Sénégal, qui se voulaient chaleureuses après une période de froid, ont été quelque peu occultées par la crise ivoirienne. A Dakar, où il avait été accueilli, mercredi, par une foule en liesse, Jacques Chirac n’a pu esquiver les questions sur le contentieux qui oppose Paris au régime du président Gbagbo. Lors d’une conférence de presse, le chef de l’Etat français a précisé: “Nous ne sommes pas en train de conquérir la Côte d’Ivoire.” Avant d’ajouter, à propos de la présence sur le sol ivoirien de 5 000 soldats français : “Nous n’avons pas l’intention de rester si nous ne sommes pas souhaités.”
Curieusement, les autorités d’Abidjan, qui ne cessent de dénoncer le comportement “barbare” et “néocolonialiste” de l’armée française, n’ont pas remis en question les accords de défense qui lient la Côte-d’Ivoire et la France depuis l’indépendance, en 1960. “Laurent Gbagbo sait qu’il a besoin des forces Licorne pour la mise en oeuvre du processus de désarmement prévu par les accords de Marcoussis, assure un haut responsable français. Il a également conscience qu’un retrait de nos forces pourrait signifier la reprise de la guerre totale dans son pays et faire fuir les opérateurs étrangers.” Enfin, il n’est pas exclu que le président ivoirien souhaite se ménager un levier dans la partie de poker menteur qui l’oppose à Paris. Jusqu’ici, il n’a jamais été question de demander la fermeture de la base militaire du 43e Bima (bataillon d’infanterie de marine).
Mauvais effet. Hier, Jacques Chirac s’est rendu sur une autre base militaire française en Afrique : celle du 23e Bima de Dakar, où sont stationnés 650 soldats. “Cette visite était prévue de longue date, mais elle tombe bien”, reconnaît-on dans son entourage. Les images d’hélicoptères français tirant sur les ponts d’Abidjan ou aux abords de l’hôtel Ivoire ont fait très mauvais effet sur les opinions africaines.
Chirac a tenté d’échapper aux tourments de la crise ivoirienne en exaltant, à Saint-Louis du Sénégal, “la fraternité” franco-sénégalaise. Dans la matinée, il avait rendu hommage aux 5 300 soldats sénégalais qui ont combattu aux côtés de la France durant les deux guerres mondiales. L’an dernier, en réponse aux critiques de plus en plus amères en Afrique, Paris avait décidé de dégeler les pensions des anciens combattants africains, bloquées depuis 1959. Plus de 120 millions d’euros ont été inscrits au budget à cet effet. (...)
Par Thomas HOFNUNG et Marie-Laure JOSSELIN

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Publié dans Les politiciens

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J
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