HENRI EMMANUELLI JUGE JACQUES CHIRAC SUR RTL

Publié le par Christian Bailly-Grandvaux

HENRI EMMANUELLI JUGE JACQUES CHIRAC SUR RTL

 

Henri Emmanuelli : L'invité de RTL (10/11/04)

Le député socialiste et président du Conseil général des Landes était l'invité de RTL mercredi matin pour évoquer la crise en Côte d'Ivoire. Demeuré ami proche de Laurent Gbagbo, Henri Emmanuelli est critique sur la politique française dans ce pays.

- Jean-Michel APHATIE : Bonjour Henri Emmanuelli. Votre amitié ancienne avec le président de la Côte d'Ivoire, Laurent Gbagbo, vous rend très attentif à ce qui se passe dans ce pays. Hier à l'Assemblée Nationale, Jean-Pierre Raffarin a défini ainsi la politique que la France mène en Côte d'Ivoire: "notre seul but, a dit Jean-Pierre Raffarin, est d'éviter la guerre civile". Est-ce que vous reconnaissez la politique française dans cette formule Henri Emmanuelli?

Henri EMMANUELLI : Ecoutez, moi je voudrais d'abord rappeler que c'est une journée de deuil national. Donc ma première pensée va aux militaires qui ont été tués et à leur famille. Et une journée de deuil national ne se prête pas tellement à la polémique. Donc je resterai évidemment très mesuré dans mes propos...

- Il ne s'agit pas de "polémique", il s'agit d'expertiser la politique française en Côte d'Ivoire...

Oui ce n'était pas du tout par rapport à votre propos, c'est que je tenais à le dire. Sur ce qui se passe aujourd'hui, ma position c'est que je me pose beaucoup de questions.

- Lesquelles?

- Il y a des choses que je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment, pourquoi, quel pouvait être le mobile des Ivoiriens de déclencher un tir sur les Français, au moment où le gouvernement ivoirien allait remporter la victoire finale en quelque sorte, c'est-à-dire réaliser l'intégrité du territoire ivoirien, puisque les rebelles n'existaient plus et que les troupes avançaient à la vitesse des moteurs à essence. Donc, pourquoi ce tir tout d'un coup? Qui l'a ordonné? Moi je pense quand même qu'il faut qu'on sache précisément quelle a été la chaîne de commandement.

- Michèle Alliot-Marie disait hier, elle l'a redit clairement hier, que selon elle cet acte était délibéré. Oui, mais ensuite devant la Commission de la Défense à l'Assemblée Nationale, elle a été beaucoup moins affirmative, disant qu'elle faisait faire une enquête pour savoir ce qu'avait été la chaîne de commandement. Parce qu'on ne comprend pas pourquoi, je le répète, le président de la Côte d'Ivoire, qui était sur le point de remporter la victoire totale, tout d'un coup aurait eu l'idée saugrenue d'aller taper sur des Français, de tuer des Français, ce qui ne pouvait évidemment qu'avoir des conséquences négatives pour lui. La deuxième chose que je ne comprends pas, c'est qu'après cet incident tragique, quelles qu'en aient été les raisons, le président de la République française se lance dans des mesures de représailles, quand même très sérieuses, chronologiquement quasiment dans l'instant, sans prendre des mesures de précaution pour la communauté française résidant en Côte d'Ivoire. Il est évident que décréter qu'on va détruire l'aviation ivoirienne, même si elle était modeste dans sa taille symboliquement, ne pouvait avoir que des effets très négatifs dans les rues d'Abidjan. Et c'est ce qui s'est produit. Il y a beaucoup de morts. Je lis ce matin qu'il y a eu sept morts hier. Mais il y en a eu le jour d'avant, il y en a eu encore le jour d'avant. Et d'ailleurs je m'étonne que ces morts-là n'apparaissent pas. Moi on me parle de trente morts, de quatre cents blessés avant-hier. Donc ça ferait trente-sept, plus cinq cents, etc.

- Vous contestez donc le bien-fondé de la décision de représailles prise par Jacques Chirac?

- Mais je ne conteste pas sa décision. Je me demande dans quelles conditions il l'a prise. Moi, j'aurais quand même cherché à savoir ce qui s'était passé. J'aurais pris contact avec les autorités ivoiriennes. Ce qu'il n'a pas fait, me dit-on côté ivoirien.

- Parce que vous avez des informations et des contacts côté ivoirien?

J'ai des contacts du côté ivoirien. On me dit: "on n'a même pas cherché à nous demander ce qui s'était passé. Quelles étaient les intentions, réelles ou supposées? Nous avons appris simultanément la mort des soldats français, et la destruction de notre aviation". Alors je trouve ça quand même un peu ahurissant parce que regardez aujourd'hui dans quelle situation nous sommes! Des foules face à des soldats français. Mais c'est extrêmement dangereux!

- "La haine anti-française", titre Le Figaro ce matin.

La phobie, la frustration... il y a à la fois des gens anti-Français, il y a des gens xénophobes, il y a des gens extrêmement miséreux qui évidemment se lancent dans l'aventure, parce que c'est une occasion inespérée. Donc c'est une situation vraiment explosive. Mais on le savait tout ça, on le sait depuis des mois! Même depuis trois ans on le sait!

- En fonction de ce qu'est la situation aujourd'hui, faut-il prévoir maintenant, d'après vous, le rapatriement des Français?

Moi je crois quand même qu'il faut prendre des mesures sérieuses. Des mesures de protection...

- Qui ne sont pas prises pour l'instant?

Je ne dis pas qu'elles ne sont pas prises. J'espère qu'elles sont prises... que des avions vont ramener ceux qui souhaitent être ramenés. Et j'en profite, je ne sais pas si les Ivoiriens nous écoutent, pour leur dire que vraiment il faut cesser ces violences. Ce n'est pas en s'en prenant à des Français, en pratiquant éventuellement une xénophobie, ou en menaçant des civils, qu'on va régler les problèmes de la Côte d'Ivoire. Je ne suis pas un adversaire de la Côte d'Ivoire, je suis plutôt un de ses amis; moi je demande à ces gens d'arrêter, n'est-ce pas, ces violences... si notre voix parvient jusque là-bas.

- Parlons de Laurent Gbagbo. Avez-vous eu des contacts directs avec lui ces derniers jours?

Oui.

- Que vous a-t-il dit ?

J'ai eu le sentiment d'une profonde incompréhension. Il ne comprend pas. Il dit: quel intérêt aurais-je eu à aller attaquer des Français? Premièrement. Deuxièmement: des choses qui ne sont pas comprises. Pourquoi les chars français ont entouré la résidence de Laurent Gbagbo? Pourquoi un hélicoptère français est allé détruire la seule batterie anti-aérienne qu'il y avait à la résidence? Ils n'ont plus d'avions! Ils ne risquent pas d'attaquer grand monde! En plus une batterie anti-aérienne en général c'est fait pour se défendre, ce n'est pas fait pour attaquer les autres! On lui aurait expliqué que les chars s'étaient trompés, qu'ils avaient pris la résidence pour l'hôtel Ivoire. C'est quand même un peu gros! Redescendre dans la rue des gens... quand ils ont vu les chars s'approcher de la résidence, les gens qui se sont couchés sur la voie pour s'interposer entre les chars français et le président de la Côte d'Ivoire. Tout ça quand même devient un petit peu surréaliste. C'est pour ça que je dis: quel est l'objectif, quel est notre objectif là-bas?

- L'objectif c'est renverser Laurent Gbagbo?

Il ne faut pas oublier...

- ... l'objectif? Pensez-vous que cet objectif existe?

Hier le Premier ministre nous a affirmé le contraire. Je lui fais le crédit de le croire. Mais enfin il y a eu des moments quand même où on peut se poser des questions. Je rappelle qu'à Marcoussy...

- ... les accords de 2003...

... après l'insurrection, il y a eu un accord imposé par la France, après une insurrection venue de l'étranger largement financée, et là aussi, comme par hasard depuis deux ans, on n'arrive pas à savoir d'où est venu tout cet argent, parce qu'il y en avait beaucoup pour financer les rebelles. Et qu'est-ce qu'on dit au président -dont Monsieur Raffarin nous dit hier qu'il est le président légal élu? On dit au président légal, élu, attaqué par une rébellion, venant de l'étranger, qu'il doit mettre au ministère de la Défense le patron des rebelles. Imaginez si on nous avait fait ce genre de proposition en France! Donc, depuis ce moment-là, les Ivoiriens sont très soupçonneux sur les intentions de la France. Très très soupçonneux.

- Et vous, pensez-vous qu'il pourrait y avoir un double jeu de la part des autorités françaises, Henri Emmanuelli?

Ecoutez j'espère que ce n'est pas le cas, parce que si c'était un double jeu c'est un jeu très dangereux, et c'est un jeu qui ne peut avoir que des conséquences tragiques. Alors moi je pense qu'aujourd'hui il faut...

- On parle aussi d'un double jeu de Laurent Gbagbo. Je suis l'ami de la France, et puis j'excite les passions anti-françaises...

Ecoutez, Laurent Gbagbo il arrive au pouvoir dans des circonstances extrêmement difficiles. Contrairement à ce que je lis ces jours-ci dans certains organes, il est élu démocratiquement. Ce n'est pas glorieux la façon dont il a été élu, mais il n'est pas responsable, ce n'est pas lui qui avait organisé les élections. Coup d'Etat 2001, qui était en fait la répétition... coup d'Etat 2002. Il avait prévu la France que ce coup d'Etat se préparait... et là aussi, soupçons... On n'a pas réagi.

- Il reste votre ami?

Ecoutez moi je n'ai pas un problème d'amitié là. Il y a des vivants et des morts. On est des responsables politiques. On est là pour prendre la mesure des choses, pour appeler au calme, et pour dire: la France en Afrique ne doit pas être soupçonnable. Elle doit avoir une position transparente. Et c'est la raison pour laquelle hier soir les socialistes ont souhaité une réévaluation de la politique française en Afrique.

- Mais certains socialistes souhaitent qu'on prenne un peu de distance avec Gbagbo visiblement.

Mais certains socialistes ont parlé un peu prématurément. Ils ont peut-être davantage pensé à leur propre image qu'à la réalité du terrain et ça, c'est pas très important!

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Publié dans Les politiciens

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