Fermer les bases militaires de la Françafrique !
Fermer les bases militaires de la Françafrique !
Le dispositif de bases et troupes militaires françaises en Afrique est depuis plus de 40 ans lun des piliers de la Françafrique, ce système néocolonial de confiscation des indépendances africaines, de pillage des ressources, descroquerie financière, de dictatures « amies de la France », de manipulations barbouzardes, dinstrumentalisation de lethnisme et de fomentation de guerres civiles. Ces bases (quelque 6 000 hommes au total) concourent au maintien des dictatures tchadienne, djiboutienne et gabonaise. Directement issues des troupes coloniales, les forces françaises opérant en Afrique nont jamais été incitées à se départir de leur postulat dorigine, selon lequel la vie dun « indigène » nest que quantité négligeable face aux « intérêts de la France » (ceux, en réalité, des lobbies coloniaux puis néocoloniaux). Ce quelles ont fait exactement au Rwanda, comme principal instrument de la complicité française avec les génocidaires, demeure toujours frappé du plus grand secret.
La Côte dIvoire dHouphouët-Boigny a été un « modèle » françafricain de pillage des ressources et de largent public. Le protectorat français ne lui a pas permis de traiter (comme cest le devoir et lhonneur dun pays indépendant) des questions aussi cruciales que la citoyenneté, le droit foncier, la sécurité intérieure et extérieure, la diplomatie régionale. Houphouët, qui avait été lun des principaux artisans de la mise en échec des projets dunité africaine, puis lun des relais des agressions françafricaines contre les pays anglophones dAfrique de lOuest (Nigeria, Liberia, Sierra Leone), a aussi favorisé la rivalité entre les leaders politiques susceptibles de lui succéder. Depuis 5 ans, donc, la Côte dIvoire connaît une crise grave qui peut finir par lembraser, ainsi que la sous-région. En 2002 ont été déclenchés un coup dÉtat puis une rébellion, correspondant certes à des problèmes réels de citoyenneté et daccès à la terre, mais manifestement soutenus par les réseaux de la droite françafricaine et leur relais local, le dictateur burkinabè Blaise Compaoré, qui élimina en 1987 Thomas Sankara avec laide dHouphouët et de Jacques Foccart, conseiller du Premier ministre français dalors, Jacques Chirac. Rappelons que ce dernier est depuis trente ans parrain de la Françafrique.
Devant les risques de pogroms suscités par cette guerre civile et labsence dalternative immédiate, Survie et de nombreuses associations françaises ont appelé en 2002 à ce que les troupes françaises stationnées sur place (le 43e BIMa) sinterposent en attendant une intervention des Nations unies. Une force de lONU est arrivée (lONUCI), mais les troupes françaises, considérablement augmentées en « opération Licorne », ont conservé un statut à part. Ces forces de tradition coloniale et néocoloniale auraient pu montrer leur conversion aux objectifs pacifiques de la Charte des Nations unies si, dune part, avaient été tirées les leçons de leurs crimes passés (au Rwanda notamment), et si dautre part le chef des Armées, Jacques Chirac, avait su se départir dune gestion françafricaine de la suite des événements.
Mais la Françafrique na pas voulu savoir que la trêve était très précaire. Forte de ses milliers dhommes sur place, elle a cru pouvoir continuer son business as usual, jouant sur tous les tableaux économiques, politiques et barbouzards - sans guère réagir lorsque des civils étaient massacrés, et notamment à Abidjan fin mars 2004. Asservie aux évaluations fluctuantes des stratèges et entreprises françafricains, cette politique illisible (au regard des objectifs officiels) a soufflé successivement le chaud et le froid sur les parties en conflit, cherchant une fois de plus à les instrumentaliser.
À ces jeux, lÉlysée sest fait piéger. Cible du coup dÉtat de 2002, le président Laurent Gbagbo a compris le bénéfice quil pouvait tirer de trop de contradictions et de la présence dune importante communauté française à Abidjan. Sappuyant sur linavouable du passé et du présent néocoloniaux, il a replacé le conflit intérieur dans cette seule dimension Abidjan-Paris. Or il est devenu facile de mobiliser le sentiment anti-français face à une Françafrique pillarde et oppressive, qui a beaucoup trop duré. Trop arrogant pour lavoir perçu et peu soucieux du mandat onusien de Licorne, Jacques Chirac a ordonné une réplique disproportionnée à lattaque subie le 6 novembre à Bouaké par un campement militaire français. Les blindés et les commandos français ont été envoyés occuper les points névralgiques dAbidjan, dont lhôtel Ivoire à proximité du palais présidentiel. Cela signifiait affronter la foule, et lui tirer dessus, à plusieurs reprises. Aller au massacre. Des dizaines de civils sont morts, plusieurs centaines au moins ont été blessés (le décompte précis des victimes de ces tirs reste à établir). Cette barbarie-là, longuement occultée par les médias français, les peuples africains ne la supporte plus. Labîme est trop flagrant entre les moyens extrêmes mis en uvre pour protéger les vies et intérêts français, et le mépris des vies africaines que Licorne est censée préserver. Jacques Chirac doit comprendre quil sagit du dernier massacre néocolonial.
Définitivement, la France ne peut plus exercer sa tutelle sur le continent noir. Nous sommes aux côtés de lAfrique qui sen affranchit. Si lÉlysée sacharne à prolonger la Françafrique, ne fût-ce que de quelques années, cela se fera de manière de plus en plus sale. Et pas seulement pour les Africains. Il reste très peu de temps pour annoncer et engager de manière crédible un changement radical de la politique africaine de la France. Ce dont notre pays a à rougir, il ne lui reste quà le reconnaître et le corriger pour retrouver un peu dhonneur.
Le premier acte de ce changement consiste à constater que la présence de troupes françaises au nom de lhéritage colonial est indécente. Imposée par des « accords de défense » lors des pseudo-indépendances, elle na jamais été avalisée par des instances démocratiques africaines. Seules ne doivent rester possibles que des interventions multilatérales demandées par lONU. Mais il faut dabord marquer par un retrait la rupture avec le passé. Dans le cas précis de la Côte dIvoire, une fois admise lincompétence du pompier pyromane, il reste aux peuples dAfrique et à leurs institutions en pleine émergence, lUnion africaine et les organisations régionales, à se montrer à la hauteur des périls - quitte à exiger pour leur action, en partie requise par les séquelles de la colonisation européenne, un apport matériel et financier. Si ces instances africaines ne se montrent pas assez réactives, cest aux opinions publiques et aux forces citoyennes de les y pousser.
En même temps, Survie soutient les demandes parlementaires dune commission denquête sur les faits et décisions qui ont amené larmée française à tirer sur la foule abidjanaise. À cette occasion, Survie réitère son hostilité au fonctionnement monarchique français, qui a permis tant de dégâts et de crimes en Afrique sans que le Parlement veuille ou puisse sy opposer. Nous demandons à ce dernier de se ressaisir.
Association Survie