LICORNE EST UNE ARMÉE D’OCCUPATION

Publié le par Christian Bailly-Grandvaux

Des intellectuels sénégalais chargent : “LICORNE EST UNE ARMÉE D’OCCUPATION”
“La France se comporte comme un troisième belligérant”

C'est un fait, l'état de guerre qui prévalait au Nord de la Côte d'Ivoire s'est étendu à présent au Sud, avec son cortège de privations des libertés, d'excès et de passions (mise à sac de locaux de presse, incendies de sièges de partis politiques d'opposition, décrochages des antennes RFI, BBC, Africa n°1, etc.).

Mais, d'un autre côté, n'est-il pas remarquable que le même état d'exception et de non-droit qui existe dans la moitié Nord depuis plus de deux années, sans provoquer l'ire de la France ? Mieux, les choses se passent comme si les Rebelles étaient les " bons " et leurs adversaires, les " méchants ". Il est pour le moins inquiétant que l'exigence démocratique soit jugée valide dans un cas et non dans l'autre. Et pourtant, la France a agi depuis Marcoussis comme si la rébellion ne faisait pas partie du problème à résoudre. Mieux le Gouvernement français a considéré depuis près de 24 mois que l'absence de toute démocratie, de toute presse libre, de tout pluralisme politique, de libertés civiles, individuelles, collectives dans les zones rebelles ne pouvait l'émouvoir outre mesure et que seules la diabolisation de M. GBAGBO et de ses partisans lui importait. Ce parti - pris manichéiste et manipulateur de la société bien pensante des partisans des accords de Marcoussis a vicié dès le départ et en permanence la résolution de la crise en Côte d'Ivoire, abusivement réduite à la seule contestation du pouvoir légal et constitutionnel de ce pays. Nul n'a ignoré les conditions réelles auxquelles des populations civiles des zones sous contrôle rebelle sont soumises, mais c'est le silence qui aura prévalu. Pourquoi ? Poser la question, c'est y répondre. Le problème de la Côte d'Ivoire est global et non local ou partiel.  
 
 
Monsieur l'Ambassadeur,  
 
Etait-il vraiment besoin d'en rajouter (ou d'en profiter), de la part de l'ex-colonisateur, à cette situation ivoirienne déjà complexe et éprouvante ? La France se comporterait-elle en Côte d'Ivoire comme le troisième belligérant, sinon le belligérant de l'ombre qu'elle ne s'y prendrait pas autrement. Et cela nous préoccupe au plus haut point. En effet, on ne nous fera pas croire que l'anéantissement de la flotte aérienne de la Côte d'Ivoire constitue de simples représailles à un tir d'obus dont les circonstances n'ont pas été dûment établies du reste, à Bouaké. Par contre, il est manifeste que la réaction gouvernementale française consistant à détruire au sol les appareils d'une armée nationale régulière, constitue une grave erreur d'appréciation, sinon un mauvais calcul, au regard de ses conséquences prévisibles, en l'occurrence l'embrasement de la Côte d'Ivoire, la mobilisation des populations bien au-delà des partis et des ethnies, des races et des régions, et surtout le déferlement des frustrations en cascade qui substitue au conflit inter-ivoirien manifeste, un conflit artificiel entre Ivoiriens et Français, entre " Blancs " et " Africains ". Ce changement brutal du registre du conflit n'honore pas la France, qui devient ainsi l'unique responsable de la fragilisation du processus de paix en Côte d'Ivoire, dès lors qu'elle a agi de façon irresponsable en détruisant les aéronefs ivoiriens au sol ; ce qui équivaut à un acte de belligérance que nous stigmatisons.  
 
A moins donc de considérer que l'ancienne métropole a perdu son sang-froid, - ce qui est douteux au regard des systèmes d'information, de décision et de commandement en vigueur, - il est permis de penser que c'est une décision stratégique de désarmement de l'Etat ivoirien qui aura été prise, contre toute sorte de droit, par les autorités françaises, au moment même où les autorités ivoiriennes tentaient - selon leurs propres termes - de " désarmer les rebelles et de réunifier leur territoire ". Loin de nous l'idée d'absoudre les acteurs ivoiriens du Gouvernement, des partis ou de la rébellion, dont les fautes et les errements ont été diagnostiqués depuis plus de deux ans par les évaluations successives de l'intelligentsia africaine, mais il n'est pas convenant de confondre les anciens problèmes avec les nouveaux qui résultent de l'inconduite du Gouver-nement français à compter du jeudi 4 novembre 2004.  
• Quel que soit ce qu'on peut penser de la conduite, des motivations et des attitudes de MM. GBAGBO, BEDIE, OUATTARA ou de Blé GOUDE et de Guillaume SORO, pour ne citer que ceux-là, c'est bien la France qui a créé dès le samedi 6 novembre 2004, les conditions d'une explosion de la Côte d'Ivoire en offensant les sentiments collectifs les plus profonds de tout ou partie des Ivoiriens.  
 
Au-delà du problème poignant et regrettable des soldats français morts à Bouaké ou des victimes africaines anonymes qui se comptent par dizaines de milliers en Côte d'Ivoire, en particulier la situation des Ivoiriens d'abord, ensuite des ressortissants ouest africains, européens, asiatiques, libanais ou américains, etc., la question décisive demeure que la France est au seuil d'une nouvelle aventure militaire et guerrière dont elle sera tenue entièrement responsable devant l'Histoire des peuples africains. Qu'on en juge. Plus de 5O morts par balles entre le 6 et le 8 novembre, plus de 600 blessés ; 7 morts dans la seule après-midi du 9 novembre 2004, alors que l'évaluation est loin d'être terminée.  
 
Excellence,  
 
La crise ivoirienne était déjà bien éprouvante et suffisamment complexe en elle-même pour souffrir votre stratégie de repositionnement qui ne dit pas son nom dans le Golfe de Guinée, en Afrique des Grands Lacs, en Afrique australe, dans les ex-colonies belges et portugaises,. Aussi est-il permis de penser que cette agression qualifiée de la France contre la Côte d'Ivoire est l'amorce d'un nouveau conflit qui n'a de précédent dans l'histoire que l'épisode de Mers-El -Kébir ou encore Pearl Harbour, toutes proportions gardées. C'est un acte de guerre, aux fins de paralyser l'Etat ivoirien - et pourquoi pas de le mettre à genoux - non des représailles destinées à tirer la sonnette d'alarme ou à prévenir une récidive. Cette destruction de tous les appareils militaires de la Côte d'Ivoire - et pourquoi pas, demain, ceux du Sénégal, du Gabon ou du Tchad ? - pourrait être lourde de conséquences en Afrique en général, et en Côte d'Ivoire spécifiquement, au regard des provocations, des latences et des non-dits qu'il dissimule ou qu'il prépare.  
 
Donner à voir au peuple de Côte d'Ivoire que vous cherchez à abattre le pouvoir en place par :-1° le bombardement du Palais présidentiel de Cocody d'abord, 2° le déploiement des chars de l'armée française à quelques centaines de mètres de la résidence de M. GBAGBO ensuite ; 3°occuper la ville d'Abidjan sans crier gare comme l'armée envahissait naguère les villes et villages de l'ex-Algérie française ou encore les bastions de la résistance du Viet Minh, boucher et réglementer les artères principales de la capitale ivoirienne, contrôler l'accès des ponts Houphouët-Boigny et Charles de Gaulle ; et tout cela, au nom de la quiétude de 14 000 ressortissants français sur une population de près de 17 millions d'âmes.  
 
Ceci n'est pas de la dérision, mais du mépris, dont la France n'est pas coutumière au demeurant. Et pourtant, il est loisible à tout un chacun de le constater : Ce n'est pas cette France là que nous avions admirée et louée lors de l'expédition de l'Administration BUSH en Irak.  
 
 
Monsieur l'ambassadeur,  
 
Dans un pays où les relations intercommunautaires, ethniques, confessionnelles, considérablement chauffées à blanc, ont été jusqu'ici manipulées sciemment par des intérêts obscurs - ivoiriens et étrangers - dont l'expression concentrée reste la partition du pays, la France a semé une graine, le vent et récolté la tempête, non seulement contre ses propres ressortissants, mais contre toutes les populations de Côte d'Ivoire.  
 
Après le Rwanda de HABYARIMANA, où les troupes françaises avaient créé toutes les conditions nécessaires au déclenchement du génocide qui aura fait plus d'un million de morts, c'est manifestement au tour de la Côte d'Ivoire de faire les frais des incohérences et/ou des ambitions archaïques de l'Elysée en Afrique. L'armée française tue des Ivoiriens à Abidjan, tire sur l'Armée ivoirienne et s'apprête, selon toute vraisemblance, à perpétrer un coup de force politique sinon un coup d'Etat en Côte d'Ivoire, sinon à laisser derrière elle le chaos, après avoir entériné la partition du pays depuis le " diktat " et la " marche forcée " de Marcoussis. La couverture de l'ONU n'y pourra rien changer, ni la propagande d'Etat grâce aux médias relais de l'Elysée et du Quai d'Orsay. Car, nous le savons, le rôle joué par les casques bleus au Congo ex-belge, en particulier dans l'arrestation et l'assassinat de Patrice LUMUMBA, est encore présent dans les mémoires. Autrement dit, l'armée française exerce, depuis au moins la destruction de la flotte de guerre ivoirienne, une fonction de reconquête du terrain perdu en Côte d'Ivoire et non plus un rôle de stabilisation ou de tampon entre les camps en présence.  
 
La France n'est plus un élément neutre en Côte d'Ivoire, si jamais elle l'avait été dans un passé récent ; elle est aujourd'hui impliquée et intéressée au plus haut niveau. Une armée d'occupation qui entend dicter sa conduite aux autorités du pays, voilà la mission qu'elle exerce et la fonction qu'elle acquitte, et que nous rejetons sans équivoque, en Côte d'Ivoire aujourd'hui, au Sénégal ou au Gabon demain.  
 
Au regard de ce qui précède, il est permis de penser que les troupes françaises, qui avaient barré la route au Front Patriotique Rwandais et lui avaient intimé l'ordre de ne pas toucher au régime génocidaire rwandais, s'apprête à dérouler un scénario identique, mais à l'envers, en Côte d'Ivoire.  
 
 
Excellence,  
 
Vous fâchiez les Africains auparavant, à présent vous les plongez dans le gouffre et les tourbillons en espérant en tirer des dividendes, mais avez-vous compté avec le génie qui dort en tout peuple en général, et chez les peuples africains en particulier ?  
 
Nous n'accepterons pas un nouveau Rwanda de la part de la France et de l'armée française en Côte d'Ivoire, laquelle devrait quitter le territoire ivoirien comme naguère elle avait quitté la République Centrafricaine pour le Tchad, dans des conditions pratiquement similaires de manifestations populaires gigantesques avec morts d'hommes. Certes, le Premier ministre Raffarin et Madame le Ministre de la Défense brandissent le spectre de la guerre civile, mais ne vous inquiétez pas, l'Afrique ne mourra pas, ni la Côte d'Ivoire ; à partir du moment où les puissances étrangères cessent de manipuler des groupes et des lobbies en tous genres et de toute nature pour contrôler nos consciences et nos territoires, nos richesses et notre Avenir.  
Ce que nous refusons pour la Casamance, nous le rejetons avec la même détermination pour la Côte d'Ivoire. La rébellion n'est pas une méthode démocratique d'alternance et nous excluons la partition de l'un quelconque de nos territoires, notamment à l'heure des grands ensembles.  
 
Quant à la prétention du Gouvernement français d'intervenir dans la définition, la gestion et le contrôle des affaires intérieures africaines, elle a dépassé, en Côte d'Ivoire, le seuil au-delà duquel l'évocation des relations historiques entre Paris et ses anciennes colonies est insuffisante pour protéger, pour couvrir les mauvais coups de Paris-la-France, dans l'un quelconque de nos pays. C'est pourquoi l'intervention des troupes françaises pour humilier nos Etats indépendants, ridiculiser nos institutions représentatives et infantiliser les pouvoirs politiques et les symboles de la souveraineté de l'Afrique indépendante, pourrait s'avérer un casus belli majeur, susceptible d'entraîner des réactions en chaîne dans toute l'Afrique de l'Ouest, malgré le servilisme et l'opportunisme des régimes les plus dociles et les plus dépendants de l'ex-métropole. Il n'est plus question de cautionner les privautés de l'Elysée et son arrogance de race de quelque manière que ce soit, en Afrique de l'Ouest. .  
 
 
Monsieur l'ambassadeur,  
 
Après le lâchage en règle du F CFA en 1994, et la trahison encore récente des Tirailleurs " Sénégalais ", qui avaient pourtant donné leurs vies pour la France libre, Paris se fait encore remarquer en Afrique par un nouveau crime de lèse-majesté. Qui l'eût cru ? Faut-il rappeler à la France que les Etats de son ex-empire africain sont indépendants et qu'il ne lui appartient en aucune façon de faire la police dans nos pays et de jouer au gendarme à l'intérieur de nos territoires ? Pour tout dire, la France se trompe manifestement d'époque et de méthode pour des raisons douteuses et hypocrites, et ce, malgré les prétextes et les alibis les plus condescendants les uns que les autres. Mais l'Afrique doit-elle révulser sa nouvelle conscience citoyenne et les progrès dans la formation de son opinion publique, parce que la France se croit encore en terrain conquis et l'Elysée au bon vieux temps de la colo ?  
 
 
Excellence,  
 
Il n' y a pas de hasard dans les relations internationales, selon la bonne vieille formule gaullienne que les Etats n'ont pas d'amis, mais seulement des intérêts. Cependant, nous avons du mal à croire que, seulement une semaine après la Conférence Internationale d'Abidjan pour la Réforme de la Zone franc, l'armée française ouvre le feu sur les symboles visibles de la souveraineté de la Côte d'Ivoire de manière violente et barbare, haineuse et sanguinaire. Où sont donc les beaux discours sur l'Humanisme, la Coopération, les Lumières, les Droits de l'homme et des peuples, la Citoyenneté, etc. ? De toute évidence, la défense du " pré carré " n'explique pas tout de la part d'une puissance impériale (en déclin ?), qui est talonnée et concurrencée par ses pairs, et qui plus est, rencontre des difficultés multiples pour maintenir son rang dans le monde en même temps que son train de vie à l'intérieur de ses frontières. Comment expliquer la violence extrême de la France dans ses ex-colonies d'Afrique, sinon que les équipes dirigeantes s'éloignent de l'Elysée à mesure qu'elles bénéficient d'une légitimité interne opposable en tous points à la vieille doctrine gaullo-foccartienne du coup de poing ? M. Chirac l'a toujours dit : " Les Africains ne sont pas mûrs pour la Démocratie. " et Khadafi en a donné une illustration mémorable à la Conférence des Intellectuels de l'Union Africaine tenue récemment à Dakar : " Le multipartisme est un mal pour l'Afrique ", applaudi en cela par les Présidents WADE, KONARE et la séquelle d'invités prompts à sonner le glas de la démocratie pluraliste en Afrique. La France veut la Paix en Afrique, mais sans la Liberté des Africains, ni la démocratie et le multipartisme. Partant, la leçon de l'agression française d'Abidjan et de Yamoussoukro est celle-ci : " L'Africain (le nègre) ne peut se passer d'un tuteur (blanc) qui fouette et chicotte. " Honte ! Honte ! Honte !Aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est la triste réalité : Après l'Irak et les cow boys de BUSH en plein désert, voici la Côte d'Ivoire de Chirac et les para commandos en battle dress dans les lagunes !  
 
 
Monsieur l'ambassadeur,  
 
C'est l'heure du choix -imposé - sinon l'entrée dans le bourbier et le début de l'enlisement. Nous ne laisserons pas faire. Ce n'est pas à la France de décider en lieu et place des Ivoiriens, ni à Madame Marie commandos et à M. Jacques CHIRAC de proférer des menaces grossières, injurieuses et méprisantes à l'endroit de l'un quelconque des chefs d'Etat africains. Ce n'est plus du néocolonialisme, ni de la recolonisation, c'est de la " tomdomisation " des ex-colonies à l'ère de la mondialisation. Si ce n'est pas un nouveau partage du monde entre les grandes puissances qui se prépare, depuis l'Irak et la Palestine jusqu'aux Grands Lacs et au Golfe de Guinée, çà y ressemble.  
 
Le Comité d'Initiative des Intellectuels du Sénégal condamne l'agression de l'armée française stationnée en CI contre l'armée, le peuple et les civils ivoiriens depuis la journée du jeudi 4 novembre 2004 jusqu'aux dernières victimes de l'armée française en date du 10 novembre, et exige le départ des troupes françaises de Côte d'Ivoire, comme solution d'apaisement, et subséquemment, la traduction des chefs militaires français et des commanditaires devant la Cour pénale internationale, pour fautes graves, violation des règles ; tentative de renversement d'un Gouver-nement d'un pays tiers ; mise en danger de la communauté expatriée française en Côte 'd'Ivoire ; injures et diffamations contre les peuples africains de l'Ouest.Le Comité d'Initiative des Intellectuels du Sénégal dénonce les bombardements répétés du Palais et de la Résidence de M. Laurent GBAGBO comme une opération de coup d'Etat attentatoire aux bonnes relations de préséance et l'intérêt bien compris des peuples ivoirien et français. Pour notre part, convaincus que le Salut de la Côte d'Ivoire dépend, au premier chef, de la mobilisation des forces démocratiques, sociales, civiles et patriotiques de la République de ce pays , et de leur capacité à réaliser l'unité de leurs rangs sur l'essentiel, en particulier l'Etat de droit et la Justice, la liberté de la presse et de l'information, la liberté d'entreprise, etc., nous invitons les acteurs politiques stratégiques et les peuples de Côte d'Ivoire à relever le défi de la cohésion et de l'unité et de l'intégrité, de la Démocratie et de la Justice dans le cadre d'une Côte d'Ivoire forte et respectée, locomotive de l'économie sous-régionale.  
 
Non à l'esprit de Thiaroye 44 et de Dimbokro !  
 
 
Fait à Dakar le 10 novembre 2004 
 
Pr Malick NDiaye 
 
sociologue - UCAD 
 
Coordonnateur du CIIS 
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Publié dans Francafrique

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