polémiques sur laction de larmée française en Côte dIvoire
Le ministère français de la Défense reconnaît « une vingtaine » de civils ivoiriens tués par larmée française, alors que la FIDH avance le chiffre de soixante.
Laction de larmée française a « outrepassé largement le mandat confié par lOnu », estime la FIDH.
La LDH et la FIDH demandent une commission denquête du parlement français.
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Photo prise à Abidjan le 21 novembre 2004/REUTERS/Thierry Gouegnon |
Polémique sur le nombre de civils ivoiriens tués par larmée française. Le ministère de la Défense finit par en reconnaître « une vingtaine ». La Fédération internationale des droits de lhomme avance le chiffre de soixante.
par JEAN-DOMINIQUE MERCHET [Liberation.fr - mardi 30 novembre 2004 -18:41]
Larmée française a tué « une vingtaine » dIvoiriens, civils ou militaires, au cours des affrontements qui se sont déroulés dans ce pays du 6 au 9 novembre, a fini par reconnaître aujourdhui le ministère de la Défense. Les soldats de lopération Licorne ont agi en état de « légitime défense élargie », a précisé le ministère.
Trois semaines après les faits et sous la pression des témoignages (« Libération » du 26 et du 27/11/04), les autorités militaires ont fourni un premier bilan, qui ne prétend dailleurs pas être exhaustif. « Nous navions pas des hommes partout pour faire le compte précis des victimes », explique un militaire. Cette « vingtaine » de morts semble donc être un chiffre minimum.
Vendredi, le ministère ivoirien de la santé avançait le chiffre de 57 morts, en se gardant de les attribuer tous à larmée française. De son côté, la Fédération internationale des droits de lhomme a estimé hier que « les tirs (de larmée française) auraient fait, selon une série de sources concordantes, une soixantaine de morts et plus dun millier de blessés ».
Côté français, larmée a recensé 78 blessés dans ses rangs. Sy ajoutent les 9 morts et 37 blessés dûs au bombardement ivoirien sur la base de Bouaké, le samedi 6 novembre.
Ces chiffres témoignent de la violence des affrontements, notamment autour de lhôtel Ivoire et des ponts dAbidjan. Ainsi, dans la soirée du 6 novembre, environ 40.000 manifestants ivoiriens convergent vers le sud dAbidjan, en direction de laéroport international. Cest la seule porte dentrée et de sortie du pays pour les militaires et les ressortissants français. Larmée a lordre de le tenir à tout prix. « Sur proposition » du général Henri Poncet, commandant de lopération Licorne, létat-major à Paris donne lordre de « cloisonner » la ville en « interdisant » aux Ivoiriens de franchir les ponts Houphouët-Boigny et Charles-de-Gaulle.
Licorne ne dispose alors que de « moins de 500 soldats » dans la capitale ivoirienne et les Casques bleus de lOnuci se terrent dans leur caserne. Faute de blindés lourds ou de forces anti-émeutes, les militaires estiment alors que le seul moyen disponible pour « contrôler la foule » est... lhélicoptère de combat.
De minuit à cinq heures du matin, un Puma « Pirate » équipé dun canon de 20 millimètres va procéder à des « tirs de semonces », puis « dintimidations » pour bloquer les manifestants. « Pour arrêter la marée humaine », 300 obus explosifs vont être tirés au cours de la nuit, « dabord dans leau, puis sur le pont, puis à proximité des manifestants », indique un officier. Côté ivoirien, le bilan humain reste encore incertain et aucun de la « vingtaine » de morts reconnus na été relevé à ce moment. « Nous étions en situation insurrectionnelle », explique le ministère de la Défense.
Le surlendemain, larmée française va se retrouver à nouveau dans une situation très tendue autour de lhôtel Ivoire, où sont regroupés les ressortissants. Présent sur les lieux, le colonel Guiai Bi Poin de la gendarmerie ivoirienne accuse les soldats français davoir effectué « des tirs tendus au Famas (fusil dassaut) dans la foule. Ce nétait pas une fusillade au hasard, cest sur ordre du chef de corps. Et il ny a pas eu de sommation ».
Les militaires français affirment au contraire que ce sont les gendarmes ivoiriens qui ont « ouvert le feu en direction de la foule » et ne reconnaissent pour leur part que des « tirs de semonces en lair et au sol ». Sauf dans un cas, où un manifestant ivoirien qui tentait de semparer dune mitrailleuse sur un blindé a été touché « par un tir de neutralisation ». En clair, abattu. Pour larmée française, tout le problème est quelle na pas filmé ces scènes et elle ne dispose donc pas dimages pour prouver ses affirmations. « Il est incroyable quil ny ait pas eu de Combat Camera (militaire qui filme les combats, ndlr) à lhôtel Ivoire », sinsurge un officier des opérations spéciales.
« Les militaires ont commis des actes de vengeance »
Laction de larmée française a « outrepassé largement le mandat confié par lOnu », estime la Fédération internationale des droits de lhomme. Son président demande une commission denquête. Interview.
par Judith RUEFF [Liberation.fr - mardi 30 novembre 2004 18:38)
La polémique sur lintervention militaire française en Côte-dIvoire continue. Alors que Laurent Gbagbo menace de déposer une plainte contre la France après la destruction de son aviation par les militaires français, la Fédération internationale des droits de lhomme (FIDH) critique mardi laction des soldats hexagonaux lors des émeutes anti-françaises du début novembre qui ont fait, selon elle, « une soixantaine de morts ». « Ces actions militaires ont outrepassé largement le mandat confié par les Nations Unies », estime la FIDH. Son président, Sidiki Kaba, répond aux questions de Libération.fr.
Avez-vous pu établir un bilan précis des victimes civiles tuées par larmée française ?
Le chiffre dune soixantaine de morts nous paraît crédible, même si il na pas été possible, vu les conditions très difficiles à Abidjan, de dénombrer les morts avec précision. Cette estimation se base sur deux rapports établis par les deux ligues ivoiriennes des droits de lhomme (Lidho, proche du pouvoir, et MIDH, proche de lopposition) qui ont enquêté sur place pendant les événements. Leurs militants ont pu par exemple se rendre dans les morgues. Ce chiffre inclut les morts par balle et les gens tués au cours des mouvements de panique qui suivent les fusillades.
Que reprochez-vous aux soldats français ?
Ce qui est inacceptable, cest davoir tiré sur des manifestants aux mains nues. Les militaires français ont commis des actes de vengeance alors quils venaient de perdre neuf hommes à Bouaké lors dun bombardement que nous dénonçons. Comme pour la décision de détruire laviation ivoirienne, ils ont manqué de retenue. On a beaucoup parlé des victimes françaises, nous voulons que toutes les victimes aient les mêmes droits à la justice. Il faut que toutes les responsabilités soient établies, cest pourquoi nous demandons au Conseil de sécurité de saisir le Tribunal pénal international.
Larmée française affirme quil y avait des militants armés dans la foule lors des affrontements devant lhôtel Ivoire, le mardi 9 novembre. Est-ce exact ?
Il ny a eu ni morts ni blessés parmi les soldats français et la France a tardé à admettre avoir tiré à balles réelles. Une enquête doit déterminer ce qui sest passé exactement au moment précis où le bruit circule que les chars français viennent pour tuer Gbagbo. Le bouclier humain des jeunes patriotes se met alors en place. Les patriotes sont des milices armées à la solde du gouvernement qui outrepassent leurs droits en agissant à la place des forces régulières que sont larmée et la gendarmerie. Nous condamnons leurs actions et demandons des poursuites contre les responsables.
Les militaires français nétaient-ils pas en droit de tirer pour se défendre ?
Malgré les sommations dusage, il y a eu vingt morts civils par balle. Il y a donc lieu de salarmer et de dire que larmée française navait pas le droit de tirer. En Afrique, ces événements ont provoqué une onde de choc. Larmée française, qui a joué un rôle de tampon et évité une guerre civile en Côte-dIvoire, est apparue comme une armée au service exclusif de la protection de ses 14.000 ressortissants. Il existe des présomptions quelle est allé trop loin dans ce rôle et il faut quune commission denquête établisse le niveau de ses responsabilités.
À lire : toutes les victimes des violences en Côte divoire ont droit à la justice - publié par la FIDH, le 30 novembre 2004.
