Blair prend la tête de l'aide au continent noir
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AFRIQUE Formée sous les auspices du premier ministre britannique, une Commission doit rendre aujourd'hui son rapport final
La Grande-Bretagne entre aujourd'hui en campagne pour «sauver l'Afrique». Formée sous les auspices de Tony Blair, une Commission pour l'Afrique, composée entre autres de Michel Camdessus, ancien directeur du FMI, ou de Trevor Manuel, le ministre des Finances sud-africain, doit rendre aujourd'hui son rapport final. 17 commissaires plaideront dans ce rapport pour une nouvelle aide massive à l'Afrique et l'annulation totale de sa dette. Loin de n'être qu'un coup d'éclat, cette initiative est lancée en prévision du sommet du G 8 que la Grande-Bretagne devrait accueillir à Gleneagles, en Ecosse, du 6 au 8 juillet. Dans l'esprit des autorités britanniques, il s'agit de braquer les projecteurs sur l'Afrique. «Sur le fond, la question est simple: est-ce que le monde, G8 inclus, a la volonté politique de faire ce qui doit être fait?», déclarait voici quelques jours Hilary Benn, ministre du Développement international, qui ajoutait alors : «Le plus grand péché serait de ne pas essayer.»
Londres : de notre correspondant Jacques Duplouich
[11 mars 2005]
(Illustration : Dobritz) |
Le zèle missionnaire appliqué à libérer les Irakiens de la tyrannie de Saddam Hussein, Tony Blair veut, désormais, l'appliquer à l'Afrique. Pacifiquement.
Le continent noir, immergé dans des tyrannies multiples, les guerres, la pauvreté, les maladies, la corruption, est une tache sur la conscience du monde développé, répète à l'envi le premier ministre britannique. Avec de la bonne volonté et une forte action politique, il n'est pas seulement possible, il est nécessaire d'en finir avec le paupérisme, les belligérances, l'insalubrité à l'échelle continentale, le despotisme et, là où elle s'exprime, l'amoralité de gouvernants guidés par le seul appât du gain, insiste-t-il.
Pour soustraire l'Afrique à ses misères, M. Blair a établi, en février 2004, une commission internationale avec pour mission «d'évaluer la situation de manière exhaustive». Et, bien entendu, de fournir des propositions de remèdes aux maux constatés.
Le chef du gouvernement, qui se pose ainsi en avocat planétaire de l'Afrique, a fait de ce dossier l'une des priorités de l'actuelle présidence britannique du G 8. Fort des conclusions de la commission, composée de personnalités africaines et occidentales, dont le musicien Bob Geldof, très impliqué dans l'action contre le Sida, et Michel Camdessus, l'ancien directeur général du FMI, notamment, il plaidera la cause africaine en juillet prochain, au sommet réunissant ses partenaires du G 8, en Ecosse.
Dans le rapport de 400 pages qu'elle publie aujourd'hui, à Londres, la commission dresse le bilan bien connu des maux qui accablent l'Afrique et multiplie les «recommandations» de nature à les éradiquer. Le document, dans son esprit, est une manière de «feuille de route», riche en balises, pour mieux ordonner le redressement du continent. Dans un long préambule, les commissaires insistent sur le caractère incontournable du partenariat entre les pays riches et les Etats africains. Des progrès ont déjà été réalisés dans «la longue bataille contre la pauvreté», relèvent-ils.
Mais, pour asseoir ces progrès, une étroite coopération entre Nord et Sud «l'Afrique en ayant la responsabilité» , est indispensable. Ainsi, les Etats du continent «doivent accélérer les réformes» internes. La ratification, cette année, de la Convention de l'ONU contre la corruption, serait la bienvenue. Mais, les gouvernements, les institutions, les entreprises ont aussi le devoir d'en finir avec cette pratique, insiste le rapport.
La commission recommande aux pays donateurs de soutenir, financièrement, des systèmes éducatifs performants, notamment l'enseignement supérieur, pour permettre «la conception et la mise en oeuvre des politiques» appropriées aux Etats. Si la démocratie et la transparence sont du ressort des gouvernants africains, les pays riches peuvent aussi apporter leur aide dans ce domaine, précise-t-elle. Par exemple en contribuant à élaborer des processus budgétaires qui permettent aux populations de suivre tous les cheminements financiers empruntés par leurs gouvernements. Une recette théoriquement efficace contre la corruption.
Et, pour en finir avec le fléau de la guerre, la commission suggère «une meilleure utilisation de l'aide», de manière «à prévenir les causes de conflits». Outre un contrôle strict du commerce des armes légères, elle recommande également une meilleure gestion des ressources financières tirées des ressources naturelles par les gouvernements, de même qu'un accord international sur les ressources naturelles convoitées par différents Etats, à l'origine d'antagonismes sanglants.
Le rapport insiste pour l'abolition «de barrières douanières indéfendables», qui, trop souvent, dans les pays occidentaux, font obstacle à l'importation des produits africains. Ainsi, les subventions accordées aux agriculteurs des pays riches constituent «des avantages iniques» qui pénalisent les paysans africains, note-t-il.
Le rapport, qui évalue à 50 milliards de dollars le supplément d'aides à l'Afrique d'ici à 2015 pour soutenir et étendre «les changements déjà initiés en Afrique», est loin de faire l'unanimité. «Je n'arrive pas à définir s'il s'agit d'un tract universitaire ou d'un programme d'action», ironise Alan Duncan, en charge de la coopération internationale du parti conservateur. «Ce n'est pas le document de référence que j'escomptais», renchérit Steve Tibbett de Charity Action Aid, en regrettant que les recommandations du rapport reprennent, pour l'essentiel «ce qui se fait déjà».
Face à l'activisme de Londres en Afrique, les dirigeants français sont tiraillés entre plusieurs attitudes
Le silence prudent de la France
Patrick de Saint-Exupéry
[11 mars 2005]
Face au messianisme britannique en afrique, Paris peine à masquer sa gêne. La France a toujours revendiqué un rôle moteur dans la relation avec l'Afrique. Voici encore dix-huit mois, Jacques Chirac, qui présidait le sommet du G 8 à Evian, s'était engagé à élargir et approfondir le dialogue avec le continent noir. Depuis, à l'exception de deux suggestions, mollement accueillies d'ailleurs création d'une taxe sur les transferts financiers ou sur les billets d'avion, afin de financer un supplément d'aide au développement Paris est resté cantonné dans une relative discrétion. C'est que le quotidien de la relation France-Afrique ne favorise guère les grandes envolées. D'une Côte d'Ivoire en rupture de France en passant par la transition togolaise ou la complexité de la relation avec l'Afrique du Sud, géant du continent, Paris ne cesse d'osciller entre plusieurs attitudes. Après avoir été encensé, le président sud-africain Thabo Mbeki s'est ainsi trouvé stigmatisé par Jacques Chirac pour n'avoir pas su, sur le problème ivoirien, comprendre «l'âme de l'Afrique de l'Ouest». Quand au dossier togolais, le Quai d'Orsay a dû multiplier les efforts pour tenter de limiter les effets désastreux produits en Afrique par les propos de Jacques Chirac qui, voulant marquer le décès de Gnassingbe Eyadéma, président à vie du Togo, évoqua la mémoire d'un «ami personnel».
En panne de politique africaine selon la plupart des experts, Paris se trouve déchiré entre deux logiques. Celle héritée de l'«Afrique de papa», pour reprendre une expression couramment entendue aujourd'hui sur le continent. Et celle qui voudrait que se mettent en place de plus classiques relations d'Etat à Etat. Ce tiraillement est très net. De l'Elysée au Quai d'Orsay, la divergence est parfois probante. Officiellement, bien sûr, rien n'est dit et il n'est pas question de remettre en cause les orientations décidées au nom du «domaine réservé». Mais le débat couve.
S'il fallait en résumer la teneur, il opposerait deux réalités. D'abord, l'importance des liens personnels tissés entre Paris et les rescapés du pré carré. Ensuite, l'émergence, entamée mais non encore finalisée, d'une jeunesse africaine majoritaire et à ce point en panne d'avenir qu'il n'est aucun chef d'Etat du continent qui ne se sente menacé.
L'Afrique est le continent le plus pauvre du monde. Tout au long des trente dernières années, il n'a cessé de s'appauvrir. Ce constat paraphe la faillite et l'échec des politiques de coopération et de développement menées jusqu'à aujourd'hui. Il est utilisé par Tony Blair comme argument pour justifier son messianisme. Cette attitude crée quelques doutes en Grande-Bretagne. Elle n'ôte rien à la nécessité du débat. Un débat dont Paris peut difficilement même au nom de Fachoda se tenir à l'écart. Tony Blair est, en effet, l'apôtre qui tend la main. Il le soulignait dans une tribune récemment publiée dans Le Figaro : «La mission commune au Niger et en Zambie de nos ministres du Développement, Xavier Darcos et Hilary Benn, au début février, illustre bien la volonté de nos gouvernements de joindre leurs forces dans l'effort consenti par tous pour atteindre les objectifs de développement du millénaire.»
Entretien avec un spécialiste de l'Afrique noire
Daniel Bach : «Londres est plus volontariste que Paris»
Daniel Bach (CNRS) est directeur de recherches au Cen -tre d'études sur l'Afrique noire (Cean) de l'Institut d'études politiques de Bordeaux.
Propos recueillis par P.-S.-E.
[11 mars 2005]
Le FIGARO. Les Britanniques rendent public aujourd'hui le rapport final d'une commission sur l'Afri-que constituée à l'initiative de Tony Blair. Comment voyez-vous cette initiative ?
Daniel BACH. Ce rapport s'inscrit dans le droit fil de l'attention accrue que la Grande-Bretagne porte à l'Afrique depuis 1997. A cette date, pour les Anglais, la situation est paradoxale : alors que la France a une politique de présence active sur le continent, Londres conservait de nombreux intérêts mais pas de politique. Il s'est alors produit un renversement : l'Afrique a été érigée en symbole du nouvel internationalisme revendiqué par le Labour de Tony Blair. Dans la foulée, de nombreuses décisions sont intervenues : création d'un grand ministère de la Coopération, augmentation substantielle de l'aide au développement, puis intervention en 2000 des troupes britanniques en Sierra Leone où elles facilitent la mise en place d'une politique de reconstruction de l'État. Durant cette période, la France raye d'un trait le ministère de la Coopération et se retrouve, de nos jours, empêtrée dans le conflit ivoirien.
Vous voulez dire que la Grande-Bretagne est aujourd'hui plus volontariste que la France ?
C'est le cas, même si ce volontarisme s'inscrit en fait dans un contexte d'européanisation des relations avec le continent. L'ancienne zone franc demeure, mais le CFA est ancré à une zone euro. Quant à l'Afrique, qui était au XIXe siècle le champ d'expression des rivalités occidentales, elle devient peu à peu un lieu où s'expriment les effets de la construction européenne. Malgré cela, on a souvent l'impression que les orientations de la politique africaine de Paris se définissent par défaut, de manière réactive.
Que pensez-vous des initiatives françaises pour l'Afri-que, et plus particulièrement celles évoquées par Jacques Chirac, qu'il s'agisse de la taxe Tobin ou de la taxation des billets d'avion ?
On a le sentiment, par rapport aux idées lancées à Londres, que ce sont des initiatives de pure forme. La politique française en Afrique tourne aujourd'hui à vide et est en quête de sens. Il y a un côté purement rhétorique, de mise en scène, qui est particulièrement probant lors des sommets franco-africains.
Vous évoquez un décalage entre le discours et la réalité de la politique africaine menée par Paris. Comment l'expliquez-vous ?
La politique africaine de la France a été conçue dans un contexte de guerre froide et avec le souci de préserver une sphère d'influence. Mais entretenir des relations de type hégémonique avec les pays africains francophones n'est plus possible.
Vous voulez dire que la force des Britanniques est d'être parvenus à dépasser la symbolique du passé ?
Oui. Pour eux, l'Afrique n'a jamais été qu'une composante de l'Empire. La crise de la Rhodésie et l'apartheid en Afrique du Sud les ont contraints à une politique minimaliste. La politique africaine de la France a été, à l'inverse, marquée par une extraordinaire continuité dans les relations entre élites dirigeantes...
Tandis que les Britanniques auraient, eux, opéré leur décolonisation ?
C'est en tout cas comme cela que de nombreux Africains perçoivent les vicissitudes et les tergiversations de la politique de la France
Pékin sécurise son accès aux matières premières
Tanguy Berthemet
[11 mars 2005]
«Les Français passent leur temps à s'inquiéter des menées de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis sur le continent. Mais il faut être aveugle pour aujourd'hui oublier la Chine.»
Depuis 2000, ce diplomate français en poste au Cameroun assiste à la montée en puissance de l'influence exercée par Pékin sur les capitales africaines. La croissance fulgurante des échanges commerciaux sino-africains, passée en cinq ans de quelques centaines de millions de dollars à 20 milliards l'an dernier ne doit rien au hasard.
Longtemps simple pion sur l'échiquier de la guerre froide, l'Afrique est désormais aux yeux de la Chine un enjeu majeur, pour s'assurer d'un accès prioritaire aux matières premières et asseoir son statut de superpuissance.
En moins de cinq ans, Pékin, qui s'appuie sur un réseau d'ambassades aussi vaste que celui de la France ou de la Grande-Bretagne, a lancé des invitations à la plupart des dirigeants africains, monté un forum Chine-Afrique calqué sur le sommet franco-africain, multiplié le nombre de ses conseillers techniques.
En 2004, lors d'une tournée sur le continent noir, le président chinois Hu Jintao a résumé cette nouvelle donne en un principe : le «gagnant-gagnant». Les Chinois voient dans les dirigeants africains de précieux alliés dans l'enceinte des conférences internationales. «Lors de la commission des Nations unies sur les droits de l'homme Pékin parvient à chaque fois à échapper à un vote sanction, en bénéficiant des voix des membres africains», rappelle, en exemple, un consultant international. En retour, les régimes africains peuvent compter sur l'augmentation sensible des aides financière et militaire en provenance de la République populaire.
Des largesses d'autant plus précieuses que la Chine n'est pas regardante en matière de démocratie ou de transparence, n'ayant pour seule exigence qu'une rupture totale des relations diplomatiques avec Taïwan. Un message parfaitement reçu : l'île rebelle n'a plus aujourd'hui que sept partenaires sur le continent.
Une décision adoptée lundi à l'unanimité
Les Africains réclament deux sièges à l'ONU
T. B.
[11 mars 2005]
L'Afrique veut sortir de son isolement. Lundi, les membres de L'Union africaine (UA) ont donc adopté à l'unanimité la décision de réclamer deux sièges permanents au Conseil de sécurité des Nations unies avec toutes «prérogatives des membres permanents, y compris le droit de veto». «Ils doivent permettre à l'Union africaine de parler d'une voix et de s'assurer une véritable représentation», a affirmé le président de la commission de l'UA, Alpha Oumar Konaré.
L'Afrique affiche ainsi ses ambitions alors que le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, tente d'élargir le Conseil de sécurité de 15 à 24 membres. L'UA, pour convaincre, met en avant le rôle primordial de médiateur qu'elle a joué ces derniers mois dans les crises comme au Darfour, en Côte d'Ivoire et surtout au Togo. Le Japon, qui tout comme l'Allemagne, l'Inde et le Brésil, fait lui aussi acte de candidature a immédiatement soutenu la démarche africaine. Mais les chancelleries occidentales sont, pour l'heure, restées plus discrètes.
«Il est évident que l'Afrique doit être représentée au Conseil de sécurité. C'est le principal terrain d'action des différentes agences de l'ONU et la majorité des opérations de maintien de la paix s'y déroule», assure une source diplomatique qui reste cependant muette sur le droit de veto. Aucun des projets de réforme du Conseil ne prévoit en effet de donner aux nouveaux membres cette arme diplomatique redoutable. L'Afrique l'exige «au nom de l'égalité» tout en se déclarant «opposée au principe». Reste que les cinq pays qui en disposent aujourd'hui n'envisagent pas de s'en passer.
A ce premier blocage s'ajoute le choix délicat des futurs membres africains au sein du conseil élargi. Pour l'heure, le Nigeria, l'Afrique du Sud et l'Egypte ont fait acte de candidature. Mais entre le poids lourd économique du continent qu'est l'Afrique du Sud, la nécessité impérieuse de retenir un représentant de l'Afrique du Nord musulmane, qu'incarne l'Egypte, et l'obligation de sélectionner un candidat de l'Afrique de l'Ouest comme le Nigeria, le choix s'annonce complexe.

