La crise togolaise décryptée
| La crise togolaise décryptée Faure recule, mais la Cédéao prend des sanctions. Analyse. Dossier Spécial Togo lundi 21 février 2005, par La rédaction www.afrik.com | ||
La Communauté économique des États de lAfrique de louest a imposé, samedi, une interdiction de voyager aux dirigeants togolais et le départ de Lomé de tous les ambassadeurs des pays membres. Une sanction qui intervient le lendemain des déclarations du militairement proclamé nouveau Président, Faure Gnassingbé, où il faisait partiellement marche arrière. Décryptage et enjeux de la situation. | |||
Faure Gnassingbé de plus en plus isolé sur le plan international. Pour résoudre la crise togolaise, la Communauté économique des États de lAfrique de louest (Cédéao), qui représente 15 Etats africains, travaillait activement avec la coopération de lUnion africaine (UA) sur la question du Togo. Dénonçant le mode daccession au pouvoir de Faure Gnassingbé en le qualifiant de coup dEtat, les deux organisations menaçaient le pays de sanctions sil naccédait pas à leurs demandes de retour à la « légalité constitutionnelle ». Des menaces quelles ont mises, samedi, à exécution. La Cédéao a imposé une interdiction de voyager aux dirigeants togolais et les 15 pays membres vont rappeler leur ambassadeur à Lomé. Un discours radical également adopté par lUnion Européenne et les Etats-Unis. Et ce malgré les signes dapaisement montrés par le régime en place. Seule la France condamne encore du bout des lèvres.
Le nouvel homme fort de Lomé avait pourtant mis de leau dans son vin, vendredi, en faisant en sorte que les députés se décident en commission pour le retour des articles 65 [*] et 144 [**] de la Constitution avant leur réforme. Des textes ré adoptés sans amendement. Il renonce ainsi à assurer la fin du mandat de son père (2008) et annonce lorganisation dans un délai de 60 jours dune élection présidentielle. Mais il est pour lheure hors de question de revenir sur la manière dont il est arrivé au pouvoir. Celui-ci devant normalement revenir à lancien président de lAssemblée nationale, Fambaré Natchaba, au Bénin depuis le 5 février dernier, après que son vol, qui le ramenait au Togo, ait été détourné sur ce pays en conséquence de la fermeture des frontières aériennes et terrestres. Dans le même temps, Faure Gnassingbé était nommé par les militaires à la tête du pays.
LEurope et les Etats-Unis condamnent, la France suit timidement
La Cédéao, appuyée par lUnion Africaine, est soutenue par lUnion Européenne (UE) - qui appelle à « un retour sans délai à lordre constitutionnel"- et même par Washington - qui demande à Faure Gnassingbé de « démissionner immédiatement ». La France de son côté, en labsence dune condamnation explicite du coup dEtat, déclare soutenir les initiatives de la Cédéao. Dernière à avoir emboîter prudemment le pas de la fronde internationale, elle « déplore (...) quil nait pas encore été possible dapporter une solution dans le plein respect de la Constitution, à la question de la dévolution du pouvoir présidentiel intérimaire ».
La commission européenne qui avait, au début de la crise politique, simplement exprimé sa « grande préoccupation », prône désormais le retour à lordre constitutionnel. Une retenue qui avait étonné certains observateurs. Javier Solana, Haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité de lUnion européenne (UE), avait simplement rappelé que la tenue délections libres, justes et démocratiques était le seul moyen de désigner un successeur au Président défunt. Mais il a fallu attendre le 9 février 2005, pour quun communiqué de la présidence luxembourgeoise de lUnion reconnaisse que ce qui sétait passé à Lomé était un coup dEtat. Non seulement laffaire togolaise embarrasse lEurope qui venait de décider du principe dune normalisation de ses relations avec Lomé, mais elle intervient à un moment où lUE, principal partenaire et premier donateur mondial au sud du Sahara, veut se départir de son image de donneur de leçons. Plutôt que de brandir la menace de sanctions, elle laisse les instances africaines continentales et régionales évaluer, chercher des issues aux crises qui éclatent dans leurs Etats membres et agir conjointement avec elles. A loccasion de la crise togolaise, cela se traduit par le ralliement de lEurope aux positions de lUA et de la Cédéao.
La position de la France en question
Dans cette crise, la France est accusée par les manifestants togolais de jouer un double jeu : « Elle condamne de façon molle la prise de pouvoir de Faure Gnassingbé et se réfugie derrière la Cédéao pour la résolution du conflit togolais. Le même processus mis en place par Chirac en Centrafrique a fini par faire reconnaître le pouvoir du Président Bozizé. Cette même tactique est en train dêtre mise en place par Chirac au Togo, a affirmé le président du Mouvement européen pour la défense de la démocratie en Afrique (MEDDA), M. Christian Bailly-Grandveaux, sur les antennes de la BBC britannique.
Pour les Togolais, et en particulier pour les nombreux opposants en exil, la France a sa part de responsabilité dans lhistoire du long règne dictatorial de Eyadema Gnassingbé. Le régime Eyadema naurait pas tenu aussi longtemps sil navait pas eu le soutien de la France, officiel et officieux, qui a co-financé et formé son armée et mis en place les moyens de renseignement aussi bien que les conseils et soutiens tactiques qui ont permis au régime Eyadema de se maintenir.
Aujourdhui la France est sévèrement contestée en Afrique. Elle a des forces déployées au Togo. Que fera-t-elle pour les Togolais ? La seule réponse obtenue à ce jour auprès du Quai dOrsay a été : « Nous sommes en contact avec tous nos collègues de la Cédéao, nous appuyons leurs efforts et cest évidemment sur eux que nous comptons pour identifier et définir les modalités dune sortie de crise. Nous sommes donc, en appui des efforts de la Cédéao » (Cécile Pozzo De Pozzo, porte-parole au Quai dOrsay).
Les enjeux pour les délégations Africaines
La fermeté des instances panafricaines traduit dimportants enjeux stratégiques et géostratégiques qui mettent en jeu leur crédibilité face à lOccident. Pour la Cédéao, le risque dun conflit au Togo fait peser sur les Etats sahéliens enclavés de la zone une menace supplémentaire, lessentiel de leur trafic commercial maritime ayant été détourné sur le port de Lomé depuis le conflit ivoirien. Louverture dun second conflit risquerait en plus dembraser la sous-région, la paix péniblement obtenue en Sierra Leone et au Liberia étant encore assez fragile.
Lenjeu pour lUnion Africaine est très important. La crise togolaise constitue un test pour cette dernière. Un échec pour restaurer lordre au Togo, (un des plus petits pays dAfrique), serait de très mauvais augure pour ses interventions futures sur le continent. Un succès lui vaudrait une reconnaissance sur le plan international. De plus, la mise en place du NEPAD (Nouveau partenariat pour le développement de lAfrique), de même que la revendication en cours dune représentation permanent au Conseil de Sécurité de lONU loblige à diriger lentrée du continent dans la modernité en veillant au respect des droits de lHomme, de lEtat de droit et des principes de bonne gouvernance. Depuis sa création, lUnion africaine (UA) lutte pour affirmer sa crédibilité et elle détient là une occasion unique de prouver quelle est opérationnelle.
Enfin, nul ne veut voir revenir le domino des coups dEtat, compte tenu du nombre de fils de Chefs dEtat qui nont dautres aspirations que de succéder à leur père. Si les allers-retours effectués par le Président nigérian Olusegun Obasanjo et lUA ne cessent de mettre la pression sur le pouvoir togolais pour que le coup dEtat ne passe pas cest parce quil sagit là dun moment clé qui pourrait faire ou défaire lUnion africaine.
Dès le départ, elle a adopté une attitude ferme, qualifiant de « coup dEtat » le dernier changement constitutionnel. Par ailleurs, le fait de se positionner en faveur du principe de bonne gouvernance, de la démocratie et de la liberté dopinion, est pour lUA une façon de démontrer à lUnion Européenne quelle tient ses engagements et lui permettra en retour de bénéficier de sa part des promesses de diminution de la dette et de laide au développement de lAfrique. Toujours est-il que les sanctions adoptées par la Cédéao nont absolument pas lair dinquiéter outre mesure Faure Gnassingbé, qui semble ne pas avoir peur dun bras de fer. Seul contre tous, il tient tête à lAfrique et à lEurope, sourdes à ses signes de bonne volonté. Apaisement ou radicalisation ? Le Togo reste plus que jamais dans lexpectative.
[*] Larticle 65 stipule qu"en cas de vacance de la présidence de la République par décès, démission ou empêchement définitif, la fonction présidentielle est exercée provisoirement par le président de lAssemblée nationale (...) Le gouvernement convoque le corps électoral dans les 60 jours de louverture de la vacance pour lélection dun nouveau président de la République", rapporte Republic of Togo
[**] Larticle 144 prévoit notamment qu"aucune procédure de révision ne peut être engagée ou poursuivie en période dintérim ou de vacance ou lorsquil est porté atteinte à lintégrité du territoire", rapporte Repubicoftogo.
