A la découverte du Togo qui dit « non » à la France

Publié le par Christian Bailly-Grandvaux

Le Courrier d'Abidjan - 2/21/2005 11:00:01 AM

Depuis la mort de Gnassingbé Eyadema, la rue togolaise se révolte contre la succession monarchique qui a porté son fils Faure au pouvoir. Elle conteste également le double jeu de la France, qui a hypocritement accompagné ce schéma. Elle se sert pour la cause de référents idéologiques qui nous ramènent au combat des patriotes ivoiriens, pour le respect de leur souveraineté, de Constitution et de la démocratie.


Aujourd’hui, samedi 19 février, est pour eux jour de gloire. Jour de triomphe, pour ces soldats sans armes de la « résistance » togolaise, qui s’est allumée 96 heures après le décès de Gnassingbé Eyadema, président à vie et dictateur de légende, dont l’entourage a poussé l’outrecuidance jusqu’à vouloir installer une dynastie après 38 ans de règne sans partage.
La jeunesse togolaise est sortie dans les rues en grosses grappes noires et vibrantes. Après dix jours d’une répression féroce commanditée par le « pouvoir autoproclamé » et exécutée sans état d’âme par des forces de l’ordre dévouées corps et âme, le Togo qui dit non a eu gain de cause. Ses cris, sa rage, sa détresse et sa détermination sont arrivés jusqu’aux oreilles de la communauté internationale, CEDEAO et union africaine en tête, qui ont sommé Faure Gnassingbé, fils du défunt général président et président « investi » -selon l’euphémisme trouvé par les agences de presse internationales – de laisser s’exprimer la colère populaire.
Ils sont donc dehors et libres. Ils savourent leur revanche, en chahutant gentiment les hommes en tenue, policiers et militaires qui, soit les saluent avec un sourire aux lèvres et une excitation subversive dans les yeux, soit les ignorent en découvrant l’âcre parfum d’un sentiment d’impuissance jusque là inconnu.
Des branches d’arbustes dans les mains, par dizaines de milliers, ces « sans-culotte » âgés en moyenne de 25 ans, souvent rejoints par des « mamies), tellement heureuses de pouvoir crier leur amertume et leur soif de liberté pour une fois, chantent, dansent, vilipendent et portent en triomphe. Leur « stars » : Olusegun Obasanjo, le « Georges W. Bush de l’Afrique », révéré pour avoir menacé d’intervenir militairement pour chasser Faure du fauteuil présidentiel ; Thabo Mbeki pur son discours sur l’Etat de la Nation », dans lequel il a tancé « la mascarade » anticonstitutionnelle » ayant eu cours à Lomé, l’Union africaine, la CEDEAO, la Francophonie. Une minorité veut aussi y ajouter Gilchrist Olympio, président en exil de l’Union des Forces du changement (UFC, principal parti d’opposition). Leurs têtes de turc : Faure Gnassingbé, surnommé « Bébé Gnass », en référence à « Bébé Doc », héritier sanguinaire du dictateur Duvalieriste à Haïti, si près et si loin de ces terres du Golfe de Guinée (« Un bébé comme ça, va gouverner qui ? », « Faure veut jouer, nous allons lui acheter des poupées », « Faure n’est pas assez fort pour un Togo fort », « L’abus de Faure est dangereux pour la santé ») ; Gnssingbé Eyadema, dont la mort n’adoucit pas la rancœur de ses compatriotes (« Papa Eyadema, tu vas souffrir en enfer », « Ce n’est pas nous qui l’avons tué, c’est lui-même qui est mort, note puissance est dans els cieux ») ; mais aussi et surtout Jacques Chirac, « mendiant », « voleur ». « Monsieur Chirac, vous avez des Français au Togo, méfiez-vous », clame une pancarte, tandis qu’une autre s’adresse au « peuple français ». « Vos gouvernements vous exposent à un avenir incertain en Afrique », prévient-elle. Alpha Blondy a encore fait des émules. « Armée française, allez-vous en du Togo », ordonne un écriteau. De manière générale, les slogans que portent les écriteaux s’inspirent d’un mystérieux tract, revendiqué par un « Comité pour la résistance » inconnu au bataillon. «Jacques Chirac. Ami personnel du sanguinaire feu Etienne Gnassingbé Eyadema pour ses gros billets et sur le dos du peuple togolais qui croupit sous le poids de la misère. Ce peuple éprouve du dégoût, du mépris et de la haine à voter politique de « noir silence » et à votre propre personne. Votre soutien indéfectible au dictateur despote pendant plusieurs décennies, met constamment en péril la vie de vos concitoyens vivant dans notre pays. Jacques Chirac, appelle bébé Gnass à la raison ! Bébé Gnass qui s’accroche au fauteuil présidentiel au lieu de faire le deuil de son père. Jacques Chirac, ta turpitude et ton goût du gain facile te rattraperont quand tu voudras briguer un troisième mandat pur ton immunité. La justice de ton pays t’attend »
Pendant un moment, on se surprend à se poser une question. « Mais on est où là ? ».
Les chants religieux et populaires en mina, la langue vernaculaire majoritaire, la blancheur du sable de Lomé et l’absence de gratte-ciels à l’horizon nous rassurent : nous ne sommes pas à Abidjan, nous ne sommes pas au milieu « des extrémistes proches de Gbagbo ». Nous sommes à Lomé, capitale d’un petit pays qui était encore il y a deux semaines l’antichambre secrète et préservée des relations incestueuses, entre l’affairisme, la politique et la barbouzerie, que l’on a appelé la françafrique. Le « Baobab » et mort, et Chirac a chaud. En plus de son zouglou gouailleur, de ses chemises pagnes « Gbagbonable », de ses jeans façon signés Etienne Marcel, la Côte d’Ivoire a encore exporté une de ses excentriques créations au Togo, pays ami et frère : des « jeunes patriotes » ingérables qui appellent un chat un chat et qui désignent un coup d’Etat de la France chiraquienne par son nom. Foccart, réveille-toi, ils sont devenus fous !
La révolte togolaise contre la France est un sous-produit d’une tendance lourde qui vient de naître mais qui plonge ses racines dans l’histoire du Togo. C’était le jeudi 10 février. Assommés, surpris, les togolais regardaient incrédules le tour de passe-passe militaro-constitutionnel qui avait transformé, en quarante-huit heures, leur pays en royaume. Comment une opposition divisée, arc-boutée sur ses intérêts, et un peuple disparate, pouvaient s’unir contre l’inacceptable ? La réponse est venue d’un homme, un député de l’opposition assez atypique puisque sa vie politique a alterné entre passages éclairs au gouvernement et séjours au fond des geôles politiques de « Papa Eyadema ». Son nom ? Harry Olympio. Le jeudi 10 février, il a décidé de rallier ses compatriotes autour de deux thèmes : la Constitution et l’idée nationale. Armé de l’article 150 fondamentale de son pays, laquelle stipule qu’en cas de coup d’Etat, « tout citoyen a un droit sacré et un devoir impératif de désobéir et de s’organiser pour faire échec » au coup de force, il fait irruption dans une radio où il appelle solennellement le peuple à se soulever et à rallier une « résistance pacifique ». La réponse est immédiate : dès le lendemain, le peuple est dans la rue, les forces de l’ordre à ses trousse. Le samedi 12 février, l’armée prend ses responsabilités («Eyadema est mort, mais nous sommes là, si vous incitez les gens à descendre dans les rues, on va les tuer tous ») et assassine plusieurs manifestants –trois corps sont revendiqués, mais la ligue togolaise de droits de l’homme parle de dix morts. C’est à que se produit le déclick : alors que l’opposition traditionnelle demande sans conviction aux jeunes Loméens de rentrer chez eux, ils disent niet. Des cantiques à la gloire de l’Eternel aux lèvres –comme les Ivoiriens face aux canons de la Licorne-, ils s’asseyent par terre et toisent els « milos ». Plus jamais ils ne seront humiliés ! Les « jeunes patriotes » du Togo refusent de s’arrêter où leurs aînés, prompts à la compromission selon eux, plient. « Les togolais sont peut-être fatigués mais la jeunesse est déterminée. Nous ne pouvons plus accepter ça », martèle un employé. « C’et un tournant. C’est une façon de dire que rien ne sera plus comme avant. La mobilisation a été spontanée, du fait du traumatisme d’un peuple qui entrevoit quatre autres décennies de dictature après l’ère Eyadema père. Après l’échec des années 90, les Togolais s’en étaient remis à Dieu. Ils ont perçu sa mort comme une délivrance divine. La succession organisée par l’armée apparaît donc comme inacceptable. Le peuple togolais n’avait jamais accepté ce régime. Cette résistance prend racine dans la conscience du peuple. C’est ce qui lui donne cette solidité. Les jeunes que nous avons vus depuis le 11 février étonnent par leur acharnement à charger les forces de l’ordre lourdement armées. Il ne leur reste plus qu’à prendre les armes », constate le célèbre Akweï Adoté Ghandi, ancien porte-flambeau des syndicats d’Air Afrique à l’échelon continental- qui a inauguré contre Air France, les méthodes d’action directe contre la françafrique économique –aujourd’hui président de la Ligue togolaise des droits de l’homme (LTDH). Les généraux qui dirigent le Togo sous le faux nez de Faure Gnassingbé s’en rendent bien compte. Pour cette raison, ils traquent Harry Olympio, lequel se faufile dans un entrelacs de chemins de traverse et de cachettes secrètes. Nous avons pu le retrouver discrètement à un des endroits où il vit en pointillés. « Je suis au maquis », dit-il, «mais c’est un maquis non armé ». « Ce qui se passe aujourd’hui au Togo est extrêmement grave. Ça sort du Togo et ça concerne toute l’Afrique. C’est un précédent très dangereux pour la crédibilité de la CEDEAO et de l’Union africaine. Si on laisse faire, n’importe quel gugusse peut se lever à la faveur de la force armée pour s’imposer au pouvoir. Je voudrais faire un parallèle avec ce qui se passe en Côte d’Ivoire. On ne peut pas s’amuser à jouer avec la Constitution d’une Nation, parce que certains citoyens ont pris des armes contre leur propre pays. Il faut privilégier la voie légale, la voie constitutionnelle, la voie du dialogue. Je voudrais lancer un appel en direction de tous les démocrates africains pur qu’enfin nous nous levions contre ces pratiques. Je veux lancer un appel en direction de la France. Je voudrais lui dire de regarde les pays africains de l’espace francophone non pas comme des jouets avec lesquels elle peut tout faire, mais comme des pays qui ont atteint un stade de maturité politique et avec lesquels on peut discuter sur la base des règles démocratiques universellement admises », explique Harry Olympio avec une voix lente et assurée.
Agé de 44 ans, cet ingénieur togolais est francophile, par son accent, par ses références, par son parcours universitaire qui l’a mené en France. On l’imagine mal en train de fomenter des débordements anti-français. « Les français qui ont choisi le Togo comme terre d’accueil sont bienvenus. Mais on peut admettre l’agacement d’une population aujourd’hui politiquement mature et qui comprend de plus en plus le double jeu de la France. Lez porte-parole du Quai d’Orsay n’a pas pu condamner directement le cop d’Etat ! Dans cette affaire, la France a adopté une attitude très ambiguë. Elle condamne le coup de force et demande tout de suite aux autorités illégitimes d’organiser des élections. J’aurais aimé que la France adopte une position en accord avec le droit au lieu d’entrer dans une gymnastique dangereuse pour la démocratie en Afrique.
La rue togolaise va plus loin dans son exaspération et dit tout haut ce que le sérail politique prudent et diplomate de Lomé pense tout bas. «Jacques Chirac ne cautionne pas Faure. C’est lui qui a placé Faure là où il est. C’est différent ! », martèlent les jeunes avec assurance. Les confidences murmurées des chefs d’Etats africains selon lesquelles Paris est l’alpha et l’omega du dernier scénario « gnassingbesque » se sont beaucoup rependues…
Adoté Akweï Ghandi ne le dit pas, mais on comprend bien qu’il ne conseillerait pas à Thabo Mbeki, le président sud-africain, d’accepter les cours de « psychologie et d’âme de l’Afrique de l’Ouest » proposés avec une amabilité relative par Jacques Chirac dont les potions magiques semblent ne pas bien marcher pour lui-même. « Chirac a dit un mot de trop à l’occasion du décès Eyadema, en évoquent son ami personnel. Cela a produit un tollé même en France. Par ailleurs, la source du Mal est aujourd’hui incarnée par un français, en la personne de Charles Debbasch, le constitutionnaliste qui a organisé la mascarade juridique qui a permis l’installation de Faure. Ça peut être la goutte d’eau qui peut faire déborder le vase, l’étincelle qui met le feu aux poudres. D’autant pus que Chirac ne le renie pas. Dans la Cosa nostra, on ne se dénonce pas », analyse-t-il. Franck, journaliste, est persuadé d’une chose. « la France soutient Faure 100%. Parce qu’elle est liée par beaucoup de choses aux Gnassingbé. Avec Eyadema, elle a partagé beaucoup de secrets d’Etat et il ne faudrait pas qu’ils tombent entre els mains de n’importe qui. » Selon lui, Paris s’accroche d’autant plus à Faure qu’elle se méfie de l’opposition togolaise. « Gilchrist Olympio ? Son père était pro-allemand, pro-briatanique et pro-américain, et c’est sans doute pour cela qu’il a été tué. Le fils a commencé à vivre entre le Ghana et l’Angleterre. Il est à Paris maintenant. Il fait de la politique…Mais il ne convainc pas. Le ressentiment contre la France est ancien, très ancré chez les Togolais. En 1991, c’est la France qui a sauvé Eyadema en lui envoyant un bataillon de parachutistes alors qu’il était fini. A cette période là, des Français ont été brutalisés, littéralement fessés à Lomé ! »
Quelle est désormais la marge de manoeuvre de la diplomatie hexagonal ? La rue de Lomé lui demande de dénoncer ouvertement, est avec la même vigueur que l’Union africaine et la CEDEAO, le coup d’Etat de Faure. Cela suffirait-il à enrayer ce qui ressemble plutôt à une vague de fond ? Jacques Chirac, que ses turpitudes passées avec Eyadema condamne, devra jouer subtil, même si ce n’est pas sa spécialité. « On n’a rien contre la France pur le moment. On lui demande d’être un arbitre juste. Qu’elle nous traite comme des humains. Pour l’instant, nous regardons la CEDEAO. Si rien ne se passe, nous réclamerons des armes pour libérer notre pays de la junte militaire. Si la France la soutient, d’autres pays nous soutiendront. Nous sommes prêts », lance avec passion Germain, un résistant qui a déjà perdu un ami dans le combat.
A Lomé, « David contre Goliath », le dernier tube de Petit Yodé, Pat Sacko et Vieux Gazeur fait fureur. « Eé-éhé-éhé, l’ennemi ô, petit à petit s’est dévoilé », crachotent les amplis des discothèques installées littéralement dans les rues sablonneuses de la vielle. «Tenez bon à Abidjan », exhortent les Togolais, persuadés qu’une « Constitution ne se négocie pas, elle s’applique. »

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Publié dans Francafrique

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