Le Monde diplomatique” met à nu Jacques Chirac

Publié le par Christian Bailly-Grandvaux

Le Monde diplomatique” met à nu Jacques Chirac
Le mensuel “Le Monde dilomatique” offre, dans son numéro de février-mars, un article sur les vraies raisons de la guerre que vit la Côte d’Ivoire depuis le 19 septembre 2002.
Au-delà de quelques clichés sur le président Gbagbo et son entourage, cet article apparaît intéressant pour comprendre pourquoi Chirac veut la “tête” de Gbagbo.
Le bombardement de la zone rebelle du Nord, le 4 novembre 2004, et l’intervention française ont gravement dégradé la situation politique ivoirienne. La résolution des problèmes de fond s’en trouve encore repoussée.
Deux ans après le début de la rébellion, la Côte d’Ivoire semble exangue. Si la capitale, avec ses allures de Manhattan africain, peut encore faire illusion, un voyage vers le Nord permet de prendre la mesure d’une lassitude généralisée.
A l’entrée de Bouaké, une fois franchie la “zone de confiance” où patrouillent les soldats français de l’opération Licorne, les ex-rebelles, devenus Forces Nouvelles, tiennent le terrain. De très jeunes hommes, avec des t-shirts délavés, munitions en bandoulière, stationnent devant des barrages surmontés de grigris et de fétiches. On se fait fouiller encore plus fortement que du côté gouvernemental, et les ponctions sont plus lourdes. Normal : au début, les soldats étaient payés, mais, depuis que l’argent vient à manquer car les soldes se font rares, la troupe vit sur l’habitant, ou sur le voyageur.
A Bouaké, les services sanitaires, l’eau potable, l’électricité se déglinguent doucement ; les rues ne sont pas entretenues ; la nuit, des coups de feu résonnent. Cependant, le trafic demeure important, car les fonctionnaires -dont les enseignants restés à leur poste dans les zones occupées- doivent descendre à Abidjan ou à Yamoussoukro pour y percevoir leur salaire, payé par le gouvernement central. La traversée de Bouaké représente chaque fois une étape hasardeuse, qui ne peut être parcourue que moyennant paiement aux différents barrages.
Pour mesurer la déception de la patie du pays contrôlée par les Forces Nouvelles, il suffit de s’arrêter dans un petit village au Nord de Bouaké, Marabadiassa par exemple. Il est habité par les Malinkés, au coeur d’une zone peuplée de Baoulés, l’ethnie de feu le président Félix Houphouet-Boigny. Producteurs de coton pour la plupart, les Malinkés se sentent solidaires de leurs compatriotes du “grand Nord” et leur héros a longtemps été M. Alassane Ouattara, le leader du Rassemblement démocratique ivoirien (RDR). Tous avaient été choqués qu’on lui dénie sa nationalité ivoirienne et son droit à se présenter à la présidence, heurtés par la manière dont, à Abidjan, les “corps habillés” -la police et la gendarmerie- maltraitaient les Ivoiriens du Nord, assimilés à des Burkinabés ou à des Maliens.
A la veille de la rébellion, en septembre 2002, des photos du charnier de Yopougon avaient été distribuées dans le village et fait basculer l’opinion. Un homme entre deux âges, qu’on appelle “Bébé”, explique comment, sous le coup de l’indignation, il s’était engagé dans les rangs de la rébellion : “Je voulais lutter contre la xénophobie, contre l’exclusion dont les gens du Nord étaient victimes”.
Désormais, les commentaires sont amers. “Bébé” est revenu au village, où il n’a retrouvé qu’un emploi de gardien. “J’ai été roulé, explique-t-il à ses voisins qui se moquent de lui. Nous, les Ivoiriens, nous faisions le coup de feu, tandis que les Maliens et les Burkinabés, que nous considérions comme des mercenaires, pillaient les maisons et ramenaient le butin dans leur pays”. Les membres de la coopérative de coton affichent, eux aussi, leur mécontentement : “La récolte de 2003 a été mauvaise, car, l’année précédente, tous nos engrais, nos pesticides, avaient été pillés par les soldats rebelles. Ils nous disaient : “Ce sont les intrants (les produits chimiques venus d’Abidjan, indispensables à la culture du coton) de Gbagbo” et ils les vendaient sur les marchés du Burkina Baso. Cette année, nous n’avons pas encore touché l’argent de la récolte précédente. Il doit traîner quelque part entre Bouaké et Abidjan…”
Même si les chefs politiques des Forces Nouvelles assurent qu’ils contrôlent et gèrent la moitié du pays, et n’hésitent pas à brandir la menace de sécession, les services publics sont interrompus, les routes ne sont plus entretenues, beaucoup d’enseignants qui avaient fui vers Abidjan ne sont pas revenus. A Marabadiassa, le seul médecin est un retraité.
Si le président Gbagbo n’est guère aimé, les dirigeants des Forces Nouvelles passent pour des aventuriers. Un seul homme fait l’unanimité et son portrait, un peu jauni, figure dans toutes les maisons : Houphouet-Boigny, dont les Ivoiriens n’ont pas fini de porter le deuil.
Lorsque ce dernier disparaît, en décembre 1993, chacun sait qu’une époque se termine- celle d’un développement longtemps qualifié de “miracle”, fondé sur des liens tellement étroits, tellement symboliques avec la France qu’il semble que la décolonisation n’a pas encore eu lieu. Mais, surtout, la mort du “Vieux” marque le début de la guerre de succession. Une guerre des chefs, qui attise les sensibilités ethniques et suscite l’inquiétude des pays voisins, qui respirent par le poumon ivoirien.
Trois hommes, trois régions symbolisent ce combat. Le dauphin d’Houphouet d’abord : M. Konan Bédié, baoulé comme son mentor, originaire du Centre, porté par le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI).
Son challenger ensuite : M. Ouattara, un homme du Nord, technocrate libéral proche des institutions financières internationales (il fut directeur adjoint au Fonds monétaire international). Après avoir perdu la bataille du cacao (la Côte d’Ivoire avait vainement retenu ses stocks dans l’espoir de faire remonter les cours mondiaux), Houphouet avait fait de lui son Premier ministre afin qu’il remette de l’ordre dans la maison. Il s’acquitta de cette tâche avec brio, en adoptant des mesures d’austérité et en instituant la carte de séjour pour les étrangers. Fondateur du Rassemblement démocratique républicain (RDR), l’homme joue aussi sur de puissants réseaux internationaux et sur des amitiés en France (MM. Nicolas Sarkozy et Laurent Fabius, entre autres).
Vient enfin M. Gbagbo. Né dans une famille pauvre, historien de formation, issu du groupe bété dans l’Ouest du pays, il se targue de trente années d’opposition et de militantisme, avec des relations nouées au sein de l’Internationale socialiste, à laquelle appartient son parti, le Front populaire ivoirien (FPI).
Entre ces trois hommes se croisent les ambitions, les rancoeurs, les alliances de circonstance : M. Gbagbo n’oublie pas que M. Ouattara l’a fait jeter en prison, mais s’allie à lui contre M. Bédié lorsque ce dernier, désireux d’exclure l’ancien Premier ministre de l’élection présidentielle, met en cause la nationalité d’un homme qui, au début de sa carrière, était titulaire d’un passeport burkinabé. Le PDCI forge alors le concept d’ivoirité, que M. Jean-Marie Le Pen nommerait “préférence nationale” : la Côte d’Ivoire aux Ivoiriens (de souche). Des intellectuels s’emploient à peaufiner un concept identitaire qui mène tout droit à la xénophobie et à l’exclusion.
Car il est vrai que le pays compte 26% d’étrangers, originaires du Burkina Faso, du Mali et du Ghana. Employés dans les plantations de café et de cacao, ils ont assuré le développement économique du pays. Houphouet-Boigny, après les avoir invités, les avait protégés et les documents d’identité avaient été très libéralement distribués, à tel point que M. Gbagbo, alors principal opposant, dénonçait ce qu’il appelait “le bétail électoral”. En fait, la présence de ces travailleurs immigrés n’a posé problème qu’au moment où les ressources se sont raréfiées, où les fonctionnaires, nouveaux chômeurs grâce à l’“ajustement structurel”, sont rentrés au village et ont découvert que les terres ancestrales étaient mises en valeur par des étrangers; ces derniers s’en considéraient les propriétaires légitimes puisqu’ils les avaient achetées et défrichées.
Même si M. Gbagbo ne l’entérine pas explicitement, le concept d’“ivoirité” est largement accepté par la base du FPI, qui fera parfois cause commune avec le PDCI. Mais, en décembre 1999, ces jeux politiciens s’arrêtent, un tabou est brisé : le général Robert Guéi, originaire de l’Ouest du pays, prend le pouvoir. Dix mois plus tard, l’éphémère “Père Noël en uniforme” est obligé d’organiser des élections, et, ayant pris goût à la politique, il entend bien les remporter. Il a d’ailleurs pris ses précautions : la Cour suprême a invalidé deux candidatures de poids, celle de M. Konan Bédié pour cause de corruption (l’Union européenne a reproché aux autorités d’avoir détourné 18 milliards FCFA destinés à un projet de santé…) et celle de M. Ouattara pour problème de nationalité. Seul M. Gbagbo est resté en piste et, faute d’adversaires civils à sa mesure, le 22 octobre 2000, il évince le général Guéi.
Lorsque ce dernier refuse d’abandonner le pouvoir, M. Gbagbo utilise une arme qui deviendra son meilleur recours : les étudiants descendent dans la rue, les militants du FPI manifestent en masse et le général Guéi doit s’incliner. Bien que les élections se soient déroulées dans des conditions qu’il qualifiera lui-même de “calamiteuses”, M. Gbagbo devient président. Se retranchant derrière l’avis de la Cour suprême et arguant d’une légitimité issue des urnes, il refuse catégoriquement de refaire le scrutin en l’ouvrant à ses deux rivaux évincés. Malgré le choc provoqué par le massacre de Yopougon, M. Gbagbo veut aller de l’avant et réaliser son programme : instaurer l’assurance-maladie universelle, faire en sorte que chaque Ivoirien ait droit à un toit, rendre l’enseignement accessible à tous.
Désireux de calmer le jeu politique, il rétablit M. Ouattara dans ses droits, organise un Forum pour la réconciliation nationale et, en 2001, le RDR emporte les élections municipales. Les perspectives économiques sont jugées bonnes par la Banque mondiale, qui promet de nouveaux crédits, la Côte d’Ivoire semble se redresser. C’est alors que le président Gbagbo prend la décision d’aller plus loin : il veut ouvrir le marché national, car il estime que son pays ne doit plus être la chasse gardée de la France.
De telles intentions provoquent des inquiétudes à Paris. En Côte d’Ivoire en effet, les intérêts français représentent un tiers des investissements étrangers et 30% du produit intérieur brut. Dans chaque ministère, un conseiller français veille au grain, et les grands groupes (Bouygues, Bolloré, EDF, Saur et autres) sont habitués à se voir attribuer les contrats sans devoir affronter la concurrence internationale, tandis que la société générale, la BNP et le Crédit lyonnais dominent sans partage le secteur bancaire. De plus, lors des campagnes électorales en France, les partis politiques de droite comptent traditionnellement sur les financements venus d’Afrique.
Du temps d’Houphouet, la Caisse de stabilisation (Caistab), présente à chaque échelon de la filière (collecte, achat, exportation), garantissait un prix fixe aux producteurs de cacao et de café. Ses bénéfices représentaient la “vache à lait” du régime : ils finançaient les projets de développement, mais ils assuraient aussi la marge de manoeuvre du “vieux”, à qui ils permettaient de consolider ses amitiés en métropole. Le démantèlement de la Caisse -avec la création de trois nouvelles structures, chargées de la régulation, de la gestion commerciale et du secteur financier- n’avait jamais réellement altéré ces “retours”.
Le président Gbagbo, lui, ne respecte pas les règles du jeu tacites : il fait entrer des Américains dans la filière cacao (Cargill, ADM), met en concurrence, notamment pour le troisième pont d'Abidjan, les offres françaises et chinoises (deux fois moins chères), menace de retirer à Bouygues les concessions d'eau et d'électricité. Véritable décolonisation économique, cette politique néglige le fait que la contrepartie des retours financiers vers l'ex-métropole, c'était la stabilité :
le fameux pacte de défense passé avec la France, qui a installé à Port-Bouët le 43è BIMA, avec pour mission de défendre la Côte d'Ivoire contre toute menace extérieure. Durant des décennies, cette assurance avait permis au pays d'investir plus dans le développement que dans les dépenses militaires.
C'est pourquoi, le 20 septembre 2002, les premiers succès de la rébellion surprennent tout le monde : à Abidjan, le coup est déjoué, mais le ministre de la défense Emile Boga Doudou est assassiné, et le corps du général Guéi est retrouvé non loin de chez lui. Dans le nord, un mouvement rebelle, le MPCI, avance rapidement et menace la capitale. Il ne sera arrêté qu'à hauteur de Bouaké, lorsque la France, qui refuse de faire jouer le traité de défense (qui ne vaudrait que dans le cas d'une agression étrangère), lance cependant l'opération “Licorne”. Quatre mille hommes se déploient sur la ligne de front, désormais stabilisée, mais le pays est coupé en deux.
Cette intervention, qui a empêché la Côte d'Ivoire de sombrer dans la guerre civile, est décriée des deux côtés : les forces nouvelles assurent que l'interposition française les a empêchées de prendre le pouvoir à Abidjan. En revanche, du côté gouvernemental, on ne pardonne pas aux Français d'avoir dissuadé le Nigeria de se porter au secours de M. Gbagbo et interdit à l'Angola de faire entrer en action ses avions de chasse (d'origine française). En outre, comment croire que les services de renseignements français - omniprésents dans la région, et surtout au Burkina Faso - aient pu ignorer que, dans les faubourgs de Ouagadougou, des militaires en rupture de ban préparaient une invasion de la Côte d'Ivoire, recrutaient des ressortissants des provinces du Nord mais aussi des combattants burkinabés et maliens ?
Avec le recul, l'attitude de paris apparaît ambiguë dès le départ : la France ne souhaite pas appuyer le président Gbagbo de manière décisive et lui permettre de neutraliser la rébellion, mais, dans le même temps, elle doit tenir compte de la présence en Côte d'Ivoire de quinze mille citoyens qui ont la double nationalité, et, à l'époque, de vingt mille français - il ne seraient plus que huit mille en 2004.
En janvier 2003, plusieurs tentatives de médiation africaines menées entre autres par le président togolais Eyadéma ayant échoué, un sommet est convoqué dans un gymnase de la région parisienne, à Linas-Marcoussis - un huis clos où se retrouvent tous les acteurs de la crise. Sous la forte pression des médiateurs français, un compromis est adopté ; la fonction présidentielle de m. Gbagbo est préservée, mais un premier ministre est désigné : M. Seydou Diarra, originaire du Nord, qui avait présidé le forum national de réconciliation, est un homme de dialogue accepté par toutes les parties. Les rebelles, désormais qualifiés de forces nouvelles, entrent au gouvernement et, lors d'un mini-sommet qui se réunit avenue Kléber, après la clôture et Marcoussis, les ministères de la sécurité et de la défense leur sont attribués, avec l'approbation du ministre français des affaires étrangères, M. Dominique de Villepin.
La formule de Marcoussis, qui provoquera l'indignation de nombreux Ivoiriens, n'a rien d'original. A plusieurs reprises, elle a été utilisée en Afrique centrale, avec des succès divers. Ainsi par exemple, en 2002, les accords conclus à Sun City, en Afrique du Sud, avaient jeté les bases d'un règlement de la crise en république démocratique du Congo : s'inspirant de l'accord de cessez-le-feu signé à Lusaka en 1999, il avaient placé sur pied d'égalité tous les belligérants, les rebelles soutenus par des pays étrangers (le Rwanda et l'Ouganda) et les représentants du pouvoir central. L'un des vice-présidents, émanant du rassemblement congolais pour la démocratie (RCD), soutenu par le Rwanda, s'était vu confier la responsabilité de la défense et de la sécurité.
A son tour, l'accord de Linas-Marcoussis apparaît comme une prime octroyée à des ressortissants ivoiriens qui ont pris les armes en bénéficiant de soutiens étrangers. Ce dangereux précédent - un encouragement à tous les rebelles potentiels - n'empêchera pas l'accord d'être entériné par la communauté internationale et présenté comme inévitable. Il est vrai que, s'il affaiblissait le pouvoir du président Gbagbo, il avait aussi le mérite de répondre à des problèmes de fond, comme le code de la nationalité ou le droit à la propriété en zone rurale et de prévoir le désarmement des forces rebelles.
Depuis janvier 2003, deux conceptions de la légitimité s'affrontent donc en Côte d'Ivoire. D'une part celle du président, qui invoque la Constitution et rappelle que, tenant son pouvoir des urnes, il n'entend pas organiser d'élections anticipées avant le terme prévu pour octobre 2005. De l'autre, la légitimité tirée d'un accord international, conclu sous la forte pression de la France, mais qui se révèle difficile à appliquer sur le terrain.
A Abidjan, deux années après le début de la rébellion, un an et demi après la signature des accords de Marcoussis, il faut bien reconnaître que, contre toute attente, le président Gbagbo a réussi à se maintenir au pouvoir, sinon à remonter la pente. Mais à quel prix… Il a utilisé pour cela tous les moyens à sa disposition, dont les moins avouables. Sans hésiter, l'ancien opposant a misé sur la rue, où les “patriotes”, - qui portent des T-shirts arborant le mot d'ordre “Xénophobe, et alors…”- multiplient les manifestations. A tout moment, la rue s'échauffe et les brasiers sont alimentés par l'entourage du président, son épouse Simone, M. Charles Blé Goudé, le “général de la jeunesse”, Mme Geneviève Bro-Grébé, qui lance dans la bataille les “femmes patriotes” ou “un million de filles pour Gbagbo”.
De mois en mois, au fil des crises, cette base se radicalise, menace, n'hésite pas à attaquer physiquement les Dioulas (gens du Nord), à bousculer les étrangers, à brûler les véhicules des Nations unies tandis que des milices, qualifiées d'“escadrons de la mort”, commettent des crimes qui demeurent impunis. Un climat de haine, de xénophobie se développe, qui a permis l'assassinat du journaliste Jean Hélène le 21 octobre 2003 et entraîné le départ d'Abidjan de toutes les grandes agences de presse et de plusieurs organisations de développement ou l'Unicef.
Face à la rue qui gronde, le chef de l'Etat recourt à la tactique bien connue du “moi ou le chaos”, se présentant comme le seul à pouvoir faire rentrer les démons dans leur boîte. Mais, malgré ses talents politiques, ne risque-t-il pas, à l'heure du compromis inévitable, d'être dépassé par ses propres extrémistes, désormais aveuglés par la haine identitaire, comme le fut naguère un certain Juvenal Habyarimana ?
Le président Gbagbo joue aussi sur l'usure, et cette partie-là semble plus facile, car les rebelles s'essoufflent, les soutiens dont ils bénéficient s'amenuisent et des dissensions apparaissent entre leurs chefs. Le président utilise aussi la carte internationale : lui qui a évolué dans le sillage du parti socialiste français, où il compte ses meilleurs amis, n'hésite pas à se rapprocher des Etats-Unis, qui lui accordent une aide très généreuse sous couvert des fonds de lutte contre le sida prévus par le président George W. Bush. Il entretient aussi des liens avec les milieux religieux américains, séduits par sa foi et par son prédicateur préféré, le pasteur Koné. En outre, par le biais de la communauté des Etats sahélo-sahériens (Cen-Sad), il a veillé à se réconcilier avec la Libye, qui jusqu'alors soutenait le Burkina Faso.
Mais surtout, l'habile président, un animal politique né, a utilisé son principal atout : les ressources du pays, qui, quoique affaiblies, assurent toujours ses arrières. De notoriété publique, les revenus de la filière café-cacao ont été utilisés pour renforcer l'armée et acheter des armes. C'est parce qu'il en savait trop sur ce sujet que le journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer a été enlevé le 16 avril 2004, puis vraisemblablement assassiné. Dans la prison centrale d'Abidjan, nous avons rencontré deux détenus, anciens gardes du corps affectés à la présidence, qui assurent avoir vu un certain Tony Oulaï, pilote d'hélicoptère pour le président Gbagbo, enterrer le corps du journaliste quelque part du côté de l'autoroute du Nord…
Le président a aussi veillé à se réconcilier avec la France sur un point essentiel : celui des intérêts économiques. Même s'ils se sont désengagés de la production proprement dite (Bolloré a abandonné la filière cacao), plus que jamais les grands groupes français contrôlent les flux : transport, eau, électricité, voies de communication.
Ainsi, la concession d'accès à l'eau potable a été confiée, jusqu'en 2007, à la Société de distribution d'eau en Côte d'Ivoire (SODECI), dont le chiffre d'affaires se monte à 49 milliards de F CFA, Saur détenant 47 % du capital. L'électricité, jusqu'en 2005, revient à la Compagnie ivoirienne d'électricité (CIE), dont le chiffre d'affaires atteint 201 milliards de F CFA (306 millions d'euros), Saur et EDF détenant 51 % du capital. La téléphonie mobile (1,4 million d'abonnés) est attribuée à Orange et Telecel, tandis que les téléphones fixes sont concédés à France Cable radio, à raison de 51 %.
D'autres contrats vont s'ajouter à cette manne. Le terminal à containers du port d'Abidjan (15 millions de tonnes par an) sera confié à Bouygues. Le déménagement vers Yamoussoukro en 2004 et 2005 de certains bâtiments officiels comme le palais présidentiel ou la maison des députés (avec un coût de 500 milliards de CFA) profitera pour moitié à des intérêts français. Commentant ces données, un très haut cadre ivoirien conclut : “Croyant en la mondialisation, nous avions voulu diversifier nos partenaires, ouvrir nos marchés. Mais nous avons été obligés de suspendre la décolonisation de notre économie. Le fusil sur la tempe, nous avons dû marquer un temps d'arrêt”.
Dans l'attente des élections de 2005, qu'il entend bien remporter, M. Gbagbo, jusqu'en novembre 2004, avait repris la main, à sa façon. Après un sommet qui s'est tenu à Accra fin juillet, il avait accepté de réintégrer les représentants des Forces Nouvelles au conseil des ministres et de donner une nouvelle chance aux accords de Marcoussis. L'Assemblée nationale aurait dû en principe revoir la loi sur la nationalité, stipulant qu'il suffit, pour être candidat, d'être né de père ou de mère ivoirien d'origine.
Restait à obtenir le désarmement de la rébellion, la réintégration des provinces du Nord dans l'ensemble national. Un pari dangereux, car les Forces Nouvelles, refusant de désarmer, assuraient, fin octobre, que la guerre allait reprendre, tandis que le camp Gbagbo, de son côté, se préparait à une offensive militaire contre une rébellion qu'il estimait affaiblie et divisée.
Lorsque l'état-major des forces armées nationales de Côte d'Ivoire prépare, dès la mi-octobre, la reconquête militaire des provinces du Nord avec comme objectifs Bouaké, puis Korhogo, on peut difficilement imaginer que ce projet ait pu être ignoré par les forces françaises. Et lorsque les premiers bombardiers ivoiriens, des Sukhoï 25, décollent de Yamoussoukro le 4 novembre pour frapper les deux grandes grandes villes du Nord, les soldats français ne réagissent guère, et, à Paris, on ne s'émeut guère de ces “frappes limitées”. C'est le 6 novembre que le scénario dérape, lorsqu'un Sukhoï ivoirien, volant à basse altitude, lâche une bombe qui explose sur le mess des officiers français, faisant 10 morts et 38 blessés. Comment croire qu’il ait pu s’agir d'une bavure, d'une erreur de tir ? Le bâtiment, surmonté d'un drapeau français, était parfaitement visible et reconnaissable. Le président Gbagbo aurait-il été débordé par des militaires ? Les pilotes ukrainiens ou les conseillers israéliens se seraient-ils malgré tout trompés de cible ? A Paris, on ne se posera guère de questions : en quelques heures, toute la flotte ivoirienne, achetée à grand prix, sera détruite par les forces françaises, qui, sous les ordres du président Chirac, agissent sans le feu vert de l'ONU. L'engrenage sera à la fois fatal et prévisible : la rue d'Abidjan entre en guerre contre les Français, et contre les blancs en général. Pillages des biens des expatriés, viols, manifestations violentes, rumeurs de coups d'Etat, mais aussi, dans les quartiers populaires, assassinats de ressortissants du Nord. Pour protéger les expatriés, les militaires français utilisent des gaz lacrymogènes. Des hélicoptères entrent dans la danse, tirent à balles réelles sur une foule surexcitée, mais sans armes. Il y aura des dizaines de morts, des centaines de blessés ! La présidence parle de “répression coloniale”, les évêques condamnent une “réaction disproportionnée”. Depuis lors, c'est l'impasse : Laurent Gbagbo est discrédité, menacé de sanctions et placé sur le même plan qu'un Robert Mugabe en Afrique australe, l'ONU a décrété un embargo militaire visant tous les protagonistes du conflit.
Mais la France ainsi sort affaiblie de la crise : elle est critiquée, sinon exécrée par les nationalistes ivoiriens, dont le chauvinisme se trouve renforcé, elle est soupçonnée de double jeu par les rebelles, accusée d'usage abusif de la force par les uns ou de faiblesse par les autres. Lorsqu'en trois semaines plus tard, Ouagadougou accueille le sommet de la francophonie, M. Gbagbo ne fait pas le voyage. Solidaires de la France, les participants se réfèrent à la déclaration de Bamako menaçant de sanctions les pays accusés de violations massives des droits de l'homme, et envisagent de suspendre la Côte d'Ivoire de l'organisation. Mais le Burkina Faso, accusé d'avoir soutenu les rebelles ivoiriens et appuyé d'autres tentatives de déstabilisation dans la région (Sierra Leone, Guinée, Mauritanie), est lui aussi mis en cause : dans ce qui fut le précarré français, le feu n'est pas près de s'éteindre…
Par Colette Braeckman (in
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Publié dans Francafrique

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