La Françafrique perd un pion, l’Afrique de l’Ouest retient son souffle

Publié le par Christian Bailly-Grandvaux

 

La Françafrique perd un pion, l’Afrique de l’Ouest retient son souffle

Analyse – Un des fidèles alliés de la France en Afrique de l’Ouest disparaît. Il a créé les conditions du chaos dans son pays. Les inquiétudes actuelles confirment le danger que représente le refus de la démocratie et des voies constitutionnelles, en même temps qu’elles marquent l’épuisement des stratégies de domination de Paris dans son pré carré.

Par Théophile Kouamouo

L’homme au «totem-caïman» (immortalisé dans une satire féroce de l’écrivain Ahmadou Kourouma, dans En attendant le vote des bêtes sauvages), le doyen des présidents africains, le «sage» de l’Afrique de l’Ouest… n’est plus. «L’indomptable/le redoutable/le lion est mort ce soir», pourrait-on chanter dans les rues de Lomé, de Kpalimé, d’Atakpamé ou de Pya (son village, situé au nord du Togo). En effet, avec Eyadéma, ce sont 38 années de glaciation politique qui s’évanouissent, ce sont des certitudes, prises avec l’habitude, qui disparaissent, c’est un monde qui s’éteint et qui ne reviendra jamais. La mort de Gnassingbé Eyadéma est, outre un drame pour sa famille et un cataclysme politique pour son pays, une «matière première» riche de leçons pour le Togo, l’Afrique et la France.

La persévérance dans l’erreur.

Existe-t-il une fatalité, inhérente à leur nature, poussant les régimes africains «historiques» à organiser, de façon consciente ou non, le désordre après la mort du «baobab», du «Grand Timonier», du «bâtisseur infatigable de la Nation» ? En tout cas, la règle «après moi, le chaos» se vérifiera une fois de plus en terre africaine. Et, les Ivoiriens ont sans doute déjà l’impression de revivre, dans un autre pays, le début de la crise amorcée début décembre 1993, après l’annonce officielle de la mort de Félix Houphouët-Boigny, qui a déclenché une féroce guerre de succession doublée d’un combat pour la démocratisation d’un système ayant refusé de s’ouvrir de manière forcenée. Il est vrai que Gnassingbé Eyadéma se disait disciple d’Houphouët… Il a donc aujourd’hui son «Bédié», le président de l’Assemblée nationale, Natchaba Ouattara, successeur constitutionnel bloqué à l’extérieur du pays ; son «ADO», Faure Gnassingbé, issu de ses entrailles, qui a choisi la voie du coup d’Etat constitutionnel pour s’imposer – avec plus de bonheur que son prédécesseur ivoirien en 1993 – ; et ses «Gbagbo» - Gilchrist Olympio, Yawovi Agboyibor et autres, attendant leur heure dans l’antichambre des frustrations historiques. Le décor est planté, le massacre peut (hélas) commencer, d’autant plus qu’à la différence de la Côte d’Ivoire d’Houphouët, l’armée est ultra-ethnicisée, entre les mains des Kabyès du nord qui, en portant le fils d’Eyadéma à la tête du pays, lutte pour la «survie du clan» en dehors de toute règle démocratique et dans la crainte du «revanchisme» des élites sudistes… La mort d’Eyadéma et la crainte qui étreint aujourd’hui ses compatriotes donnent l’occasion à l’Afrique de se rendre compte, une fois de plus, de la supériorité du modèle démocratique sur tous les autres. Et il est assez illustratif que l’Union africaine, par la voix d’Alpha Oumar Konaré, demande le respect des règles constitutionnelles, qui sont évidemment les seules balises pour la paix au Togo. L’on est toutefois stupéfait de cette virevolte d’un homme qui considère qu’en Côte d’Ivoire, il faut (pour la paix) des réponses politiques, c’est-à-dire extraconstitutionnelles et antidémocratiques – qui sont pourtant la meilleure manière de fonder un chaos durable, comme on s’en rendra compte au Togo. Le pire reste tout de même qu’il est absolument certain que le «cas togolais» ne servira pas de leçon à Omar Bongo au Gabon, à Paul Biya au Cameroun ou à Lansana Conté en Guinée. Après moi, le chaos… Pauvre Afrique !

La Françafrique tremble sur ses fondements.

Ce décès nous montre une fois de plus la vanité et l’incurie de la politique des hommes forts devant leurs peuples et faibles devant Paris, menée avec constance par les présidents français qui se sont succédés depuis Charles De Gaulle. Une politique suicidaire non seulement pour les pays concernés, mais pour la «politique de puissance» française d’autant plus attachée à ses «momies africaines» que sa stratégie, incapable de se renouveler, consiste uniquement à maintenir ses «obligés» au pouvoir, envers et contre tout – surtout contre la démocratie ! Gnassingbé Eyadéma est le symbole du dictateur françafricain. Il est sorti de l’ombre en 1963, lors du premier coup d’Etat organisé par la France, en tuant Sylvanus Olympio, premier président du Togo et diplômé de la London School of Economics (Grande-Bretagne), trop indépendant, trop «british», trop intelligent. Malgré quelques brouilles toujours réglées, il a gouverné avec l’aide de Paris, maté son peuple avec l’aval de la France de gauche ou de droite, «dompté» une Union européenne réticente grâce à l’appui de ses «maîtres» – le dernier coup de pouce ayant été obtenu après son soutien inconditionnel à Paris pendant sa dernière expédition punitive en Côte d’Ivoire, en novembre 2004…
Que faire maintenant ? Au Togo, Jacques Chirac devra se montrer capable d’imaginer une nouvelle politique africaine, basée sur des principes et motivée par des jeux d’intérêts bien compris entre Etats et non entre coteries. Il n’est pas sûr qu’il y réussisse, vu le résultat catastrophique de ses improvisations ivoiriennes, nostalgiques d’un temps à jamais révolu et incapables de lire le présent et d’entrevoir l’avenir ! Il est également contraint à une réflexion géostratégique profonde. Après la disparition d’un «baobab» et l’ouverture d’un front d’incertitudes, va-t-il enfin encourager le retour à la stabilité en Côte d’Ivoire – qu’il combat fermement –, s’ouvrir au nouveau leadership africain représenté par Laurent Gbagbo ou alors remettre le destin du pays d’Eyadéma entre les mains de Blaise Compaoré, son ami et «frère» burkinabé fragilisé par de nombreux scandales et qui héberge déjà quelques centaines de rebelles togolais en puissance ?

Et la Côte d’Ivoire, dans tout ça ?

La Côte d’Ivoire républicaine doit-elle frémir de la disparition du président Gnassingbé Eyadéma ? Pas vraiment. S’il est vrai qu’il a d’abord eu une neutralité bienveillante envers le président Gbagbo (essentiellement en raison de leur haine commune pour Blaise Compaoré, le grand déstabilisateur de l’Afrique de l’Ouest), il a par la suite été convaincu par la France du besoin «d’en finir». C’est ainsi que Lomé, ces derniers mois, était devenue la plaque tournante des trafics divers de la rébellion (à vrai dire, même pendant «l’idylle» ivoiro-togolaise, des jeux d’intérêts mêlant banques, sociétés de transit et réseaux politiques ont toujours existé avec les maîtres de Bouaké). Plus cyniquement, l’on peut espérer qu’avec un peu de bon sens et pour ne pas avoir beaucoup de conflits à la fois, la communauté internationale, à commencer par la CEDEAO et l’Union africaine, mettra fin à tous ses atermoiements et encouragera le seul schéma qui peut empêcher dès à présent une circulation massive d’armes vers le Togo : le désarmement de la rébellion ivoirienne, le démantèlement de la «zone grise» et de non droit dont le potentiel de nuisance va jusqu’en Mauritanie, à la lisière de l’Afrique du Nord.
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Publié dans Francafrique

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