La Françafrique perd un pion, lAfrique de lOuest retient son souffle
La Françafrique perd un pion, lAfrique de lOuest retient son souffle
Analyse Un des fidèles alliés de la France en Afrique de lOuest disparaît. Il a créé les conditions du chaos dans son pays. Les inquiétudes actuelles confirment le danger que représente le refus de la démocratie et des voies constitutionnelles, en même temps quelles marquent lépuisement des stratégies de domination de Paris dans son pré carré.Par Théophile Kouamouo
Lhomme au «totem-caïman» (immortalisé dans une satire féroce de lécrivain Ahmadou Kourouma, dans En attendant le vote des bêtes sauvages), le doyen des présidents africains, le «sage» de lAfrique de lOuest nest plus. «Lindomptable/le redoutable/le lion est mort ce soir», pourrait-on chanter dans les rues de Lomé, de Kpalimé, dAtakpamé ou de Pya (son village, situé au nord du Togo). En effet, avec Eyadéma, ce sont 38 années de glaciation politique qui sévanouissent, ce sont des certitudes, prises avec lhabitude, qui disparaissent, cest un monde qui séteint et qui ne reviendra jamais. La mort de Gnassingbé Eyadéma est, outre un drame pour sa famille et un cataclysme politique pour son pays, une «matière première» riche de leçons pour le Togo, lAfrique et la France.
La persévérance dans lerreur.
Existe-t-il une fatalité, inhérente à leur nature, poussant les régimes africains «historiques» à organiser, de façon consciente ou non, le désordre après la mort du «baobab», du «Grand Timonier», du «bâtisseur infatigable de la Nation» ? En tout cas, la règle «après moi, le chaos» se vérifiera une fois de plus en terre africaine. Et, les Ivoiriens ont sans doute déjà limpression de revivre, dans un autre pays, le début de la crise amorcée début décembre 1993, après lannonce officielle de la mort de Félix Houphouët-Boigny, qui a déclenché une féroce guerre de succession doublée dun combat pour la démocratisation dun système ayant refusé de souvrir de manière forcenée. Il est vrai que Gnassingbé Eyadéma se disait disciple dHouphouët Il a donc aujourdhui son «Bédié», le président de lAssemblée nationale, Natchaba Ouattara, successeur constitutionnel bloqué à lextérieur du pays ; son «ADO», Faure Gnassingbé, issu de ses entrailles, qui a choisi la voie du coup dEtat constitutionnel pour simposer avec plus de bonheur que son prédécesseur ivoirien en 1993 ; et ses «Gbagbo» - Gilchrist Olympio, Yawovi Agboyibor et autres, attendant leur heure dans lantichambre des frustrations historiques. Le décor est planté, le massacre peut (hélas) commencer, dautant plus quà la différence de la Côte dIvoire dHouphouët, larmée est ultra-ethnicisée, entre les mains des Kabyès du nord qui, en portant le fils dEyadéma à la tête du pays, lutte pour la «survie du clan» en dehors de toute règle démocratique et dans la crainte du «revanchisme» des élites sudistes La mort dEyadéma et la crainte qui étreint aujourdhui ses compatriotes donnent loccasion à lAfrique de se rendre compte, une fois de plus, de la supériorité du modèle démocratique sur tous les autres. Et il est assez illustratif que lUnion africaine, par la voix dAlpha Oumar Konaré, demande le respect des règles constitutionnelles, qui sont évidemment les seules balises pour la paix au Togo. Lon est toutefois stupéfait de cette virevolte dun homme qui considère quen Côte dIvoire, il faut (pour la paix) des réponses politiques, cest-à-dire extraconstitutionnelles et antidémocratiques qui sont pourtant la meilleure manière de fonder un chaos durable, comme on sen rendra compte au Togo. Le pire reste tout de même quil est absolument certain que le «cas togolais» ne servira pas de leçon à Omar Bongo au Gabon, à Paul Biya au Cameroun ou à Lansana Conté en Guinée. Après moi, le chaos Pauvre Afrique !
La Françafrique tremble sur ses fondements.
Ce décès nous montre une fois de plus la vanité et lincurie de la politique des hommes forts devant leurs peuples et faibles devant Paris, menée avec constance par les présidents français qui se sont succédés depuis Charles De Gaulle. Une politique suicidaire non seulement pour les pays concernés, mais pour la «politique de puissance» française dautant plus attachée à ses «momies africaines» que sa stratégie, incapable de se renouveler, consiste uniquement à maintenir ses «obligés» au pouvoir, envers et contre tout surtout contre la démocratie ! Gnassingbé Eyadéma est le symbole du dictateur françafricain. Il est sorti de lombre en 1963, lors du premier coup dEtat organisé par la France, en tuant Sylvanus Olympio, premier président du Togo et diplômé de la London School of Economics (Grande-Bretagne), trop indépendant, trop «british», trop intelligent. Malgré quelques brouilles toujours réglées, il a gouverné avec laide de Paris, maté son peuple avec laval de la France de gauche ou de droite, «dompté» une Union européenne réticente grâce à lappui de ses «maîtres» le dernier coup de pouce ayant été obtenu après son soutien inconditionnel à Paris pendant sa dernière expédition punitive en Côte dIvoire, en novembre 2004
Que faire maintenant ? Au Togo, Jacques Chirac devra se montrer capable dimaginer une nouvelle politique africaine, basée sur des principes et motivée par des jeux dintérêts bien compris entre Etats et non entre coteries. Il nest pas sûr quil y réussisse, vu le résultat catastrophique de ses improvisations ivoiriennes, nostalgiques dun temps à jamais révolu et incapables de lire le présent et dentrevoir lavenir ! Il est également contraint à une réflexion géostratégique profonde. Après la disparition dun «baobab» et louverture dun front dincertitudes, va-t-il enfin encourager le retour à la stabilité en Côte dIvoire quil combat fermement , souvrir au nouveau leadership africain représenté par Laurent Gbagbo ou alors remettre le destin du pays dEyadéma entre les mains de Blaise Compaoré, son ami et «frère» burkinabé fragilisé par de nombreux scandales et qui héberge déjà quelques centaines de rebelles togolais en puissance ?
Et la Côte dIvoire, dans tout ça ?
La Côte dIvoire républicaine doit-elle frémir de la disparition du président Gnassingbé Eyadéma ? Pas vraiment. Sil est vrai quil a dabord eu une neutralité bienveillante envers le président Gbagbo (essentiellement en raison de leur haine commune pour Blaise Compaoré, le grand déstabilisateur de lAfrique de lOuest), il a par la suite été convaincu par la France du besoin «den finir». Cest ainsi que Lomé, ces derniers mois, était devenue la plaque tournante des trafics divers de la rébellion (à vrai dire, même pendant «lidylle» ivoiro-togolaise, des jeux dintérêts mêlant banques, sociétés de transit et réseaux politiques ont toujours existé avec les maîtres de Bouaké). Plus cyniquement, lon peut espérer quavec un peu de bon sens et pour ne pas avoir beaucoup de conflits à la fois, la communauté internationale, à commencer par la CEDEAO et lUnion africaine, mettra fin à tous ses atermoiements et encouragera le seul schéma qui peut empêcher dès à présent une circulation massive darmes vers le Togo : le désarmement de la rébellion ivoirienne, le démantèlement de la «zone grise» et de non droit dont le potentiel de nuisance va jusquen Mauritanie, à la lisière de lAfrique du Nord.
Publicité