Francafrique: les médias complices? 02
Avant daborder le rôle spécifique des médias dans les relations françafricaines depuis quarante ans, je vais essayer de vous expliquer le contexte historique qui a rendu possible linstallation du système Françafrique [*].
Le général de Gaulle, quand il accède à la présidence de la République, doit affronter une situation internationale nouvelle, celle où les colonies de la France du sud du Sahara affirment leur volonté daccéder à lindépendance. De Gaulle fait mine daccepter. Mais dans le même temps, il charge, dès 1958, son plus proche collaborateur, Jacques Foccart, de créer un système de réseaux qui emmaillotent les anciennes colonies dans un ensemble daccords de coopérations politique, économique et militaire qui les placent entièrement sous tutelle. Ainsi, il charge son bras droit de faire le contraire de ce quil dit, cest-à-dire dinstaller la dépendance par un certain nombre de moyens qui sont forcément illégaux, inavouables, occultes.
Quels moyens ? Citons notamment la sélection dun certain nombre de chefs dEtat amis, la guerre civile dissuasive (de 100 000 à 400 000 morts dans la guerre indépendantiste au Cameroun en 1960 : ce qui ne figure dans aucun manuel dhistoire) ; le meurtre (assassinat de Sylvanus Olympio, premier président élu au Togo) ; la fraude électorale, quon verra réapparaître dans les années 1990... Un seul chef dEtat dune ancienne colonie a échappé à ce système : Sékou Touré, en Guinée. Mais il a fait lobjet de tant de complots vrais en deux ans quil a fini par en voir des faux partout ...
Pour veiller à ce que ce système tienne bien en place, Jacques Foccart a installé des réseaux : des moyens de tenir ces pays au bénéfice de la France grâce à une organisation barbouzarde sophistiquée. Là encore, quels moyens ? Des officiers placés auprès de chaque chef dEtat, chargés de les protéger mais parfois aussi de les éliminer ; des entreprises faux-nez des services secrets (M Le Floch Prigent a ainsi avoué quElf avait été créée pour servir dinstrument aux services secrets) ; tout un tas de petites entreprises de sécurité, enfin, dont les prestations surfacturées permettaient de payer les sociétés de mercenaires... Bref, un système élaboré dinstallation de forces parallèles. Et puis il y a eu linstauration du franc CFA, présenté comme un cadeau fait à lAfrique, et qui est en réalité un instrument magnifique de convertibilité en Suisse dun certain nombre de richesses africaines.
Comment donner une idée de cet enrichissement mutuel entre les commanditaires français et les potentats africains ? Pour cela, il suffit de chiffrer ce qua rapporté la rente pétrolière du Gabon en lespace de quarante ans : peut-être 200 milliards de francs. Or le Gabon est aussi le pays qui a le plus mauvais système de santé en Afrique. On pense bien que ces 200 milliards ne sont pas allés aux Gabonais. Ils ont été partagés entre Omar Bongo, ses proches, et les commanditaires. Même chose pour les fortunes dHouphouët-Boigny (60 milliards de francs), dEyadema, de Moussa Traore, de Mobutu ... souvent égales à lendettement de leurs pays respectifs.
Ce mécanisme déconomie de rente consiste à capter la différence entre les matières premières payées à très bas prix et leur prix de vente. A cela sajoute le détournement dune bonne partie de laide publique au développement (au moins la moitié, lautre servant à des objectifs géopolitiques, ou de "lubrifiant" à lextraction de la rente : il faut bien faire tourner un minimum les Etats pillés par leurs régimes ...). A tout cela, ajoutons encore le fardeau insupportable de la dette : la baisse du cours des matières premières a obligé les potentats à sendetter à bas taux.
Tout de même, au bout dun certain temps, les régimes nont pas pu continuer à dire : "Nous sommes là pour le développement ou le progrès de nos peuples." Ils ont donc dû utiliser larme ultime du politique, qui est le bouc émissaire. Leur discours sest adapté à cette situation. Il est devenu le suivant : "Je ne suis pas là pour le mieux être mais parce que si ce nest pas moi, ce sera votre adversaire ethnique de toujours" ...
On a vu comment ce discours ethnique, apparu à la fin des années 1980 dans des régimes en bout de course, a conduit au génocide au Rwanda. Aujourdhui, la situation en Côte dIvoire est du même ordre : un régime en fin de parcours, en situation dépuisement, de ruine économique, qui commence à utiliser larme ethnique avec tous les risques que cela peut avoir.
La nature de la dégradation des régimes "aidés" par la France peut tenir en une formule : laide publique au développement est devenue une aide secrète au contre-développement.
Elle sest accompagnée dune dégradation en France même. On est ainsi passé du réseau centralisé de Foccart, installé à lElysée, à la dispute entre Foccart et Pasqua, puis à lapparition des réseaux Giscard, Mitterrand, Madelin, Rocard, etc. Soit 4 ou 5 réseaux politico-affairistes, mais aussi 3 ou 4 grandes entreprises menant leurs propres stratégies : Elf, Bouygues (qui gérait les services publics en Côte dIvoire), Bolloré (qui acquiert un monopole des transports et du tabac en Afrique, et qui est en train de remplacer Elf comme faux-nez des services secrets).
Larmée, elle aussi, a constitué son lobby, qui fait la politique de la France à Djibouti ou au Tchad. Sans oublier les différents services qui se bagarrent entre eux : la DGSE, bien entendu, première installée en Afrique auprès de chaque présidence, mais concurrencée par la DST notamment au Maghreb, au Soudan, au Burkina Faso, au Gabon..., qui au nom du danger de limmigration se mêle des affaires intérieures dun certain nombre de pays africains. Enfin la direction du renseignement militaire qui a joué un rôle majeur dans la désinformation au Rwanda, et la sécurité militaire, DPSD, chargée de contrôler les mercenaires et les trafiquants darmes.
Voilà comment, après plusieurs années, on en est arrivé à une décomposition en une douzaine de réseaux et de lobbies. Avec des alliances conjoncturelles ou durables comme celle des réseaux Mitterrand et Pasqua, autour dun certain nombre de motivations : chantage ; gestion des flux parallèles ; détournement de navires dexportation ; constitution de lempire des jeux de la "Corsafrique" qui est un vecteur de blanchiment important ; trafics de fausses monnaies, de drogues ...
Si on remonte dans les motivations, il y a aussi le partage de la rente ou le copinage entre militaires africains ou français formés aux mêmes écoles. Et les schémas géopolitiques, très importants, comme ce quon a appelé le syndrome de Fachoda : la pensée selon laquelle tout ce qui peut arriver de mauvais pour la France en Afrique vient dun complot des Anglo-saxons. Une obsession de Mitterrand, depuis lassassinat dOlympio au Togo jusquà laffaire du Rwanda... Il y a aussi la grande politique arabe : on sallie avec le Soudan, régime intégriste et raciste, responsable de la mort de près de 2 millions de personnes dans une guerre civile impitoyable.
Tout ce système compliqué, que jappelle la partie immergée de liceberg, a eu tendance à senfoncer depuis 3 ou 4 ans. On est passé de la Françafrique à la "Mafiafrique", que révèlent les dernières affaires. Pour donner une idée de cet enfoncement, je passerai brièvement du Rwanda au Congo-Brazzaville.
Au Rwanda, dans les années 1990, grâce à des commandos actions de la DGSE, soit à peu près un millier dhommes, la France a formé des troupes délite capables dopérer de manière déguisée, comprenez déguisées en mercenaires. Un commandement des opérations spéciales a été créé, dépendant directement de lElysée. Cest une sorte de garde présidentielle "à lafricaine", qui permet de mener des guerres secrètes en Afrique sans interventions officielles. Cest ce qui sest passé au Rwanda, en 1992-93, comme la reconnu la mission dinformation parlementaire.
Jacques Chirac, quand il accède à la présidence, hérite de cette garde présidentielle et lutilise en 1997-98 dans la guerre civile au Congo Brazzaville. Là, nous avons vu des soldats français déguisés en mercenaires. Le ministre Charles Josselin la reconnu dans Jeune Afrique, en disant : "Il y a beaucoup de confusion au Congo-Brazzaville parce que trop de mercenaires français ont à peine eu le temps de quitter luniforme quils portaient hier"...
Et puis il y a le recours croissant aux vrais mercenaires. Tous sont recrutés dans les milieux dextrême-droite, notamment dans le DPS, la garde présidentielle de Le Pen, qui comportait un millier dhommes, anciens militaires, gendarmes ou policiers pour lessentiel, et qui sest divisée en deux, à part égale avec le DPA pour Bruno Mégret. Ce sont deux réservoirs qui demeurent fonctionnels.
Je ne résiste pas ici au plaisir de vous raconter une histoire illustrative de la Françafrique, celle de Bernard Courcelle. Au début des années 1980, il est un officier de la sécurité militaire, la DPSD. Collègue de Bruno Gollnish, il est chargé du contrôle des mercenaires et du trafic darmes. Pour mieux contrôler les mercenaires, il crée une société de mercenaires avec son frère. Ensuite, il passe à la sécurité du groupe Luchaire qui se livrait à des trafics darmes avec lIran et lIrak.
Peu après, de 1989 à 1993, Bernard Courcelle devient responsable de la sécurité du musée dOrsay, en somme garde du corps de Mme Anne Pingeot, Mme "Mitterrand bis", qui en était la conservatrice. Quand vous savez les millions dépensés par Mitterrand pour protéger lintimité de sa vie privée, vous imaginez bien que cette fonction nétait pas attribuée à quelquun qui était éloigné du pouvoir. 1993, Courcelles est promu directeur de la garde présidentielle de Le Pen. Monsieur DPSD passe au DPS, où il y a mille hommes disponibles pour les aventures mercenaires. Il y reste jusquen 1999. Là il devient directeur de la garde présidentielle de Denis Sassou Nguesso, le dictateur rétabli par la Françafrique qui venait de commettre une série de crimes contre lhumanité. Et deux ou trois mois plus tard, Bernard Courcelles se retrouve à la direction de la sécurité des installations pétrolières du port de Pointe Noire, élément majeur de la politique pétrolière française en Afrique.
Ce circuit montre des mélanges qui ne peuvent sexpliquer que parce que les fonctionnements sous-terrains de la Françafrique nont rien à voir avec ceux présentés en surface. Autre exemple de ce décalage : à partir de 1990, on se met à parler de la Françafrique. La Coopération française va donc créer des zones de transparence pour que tout peuple africain puisse bénéficier des mérites de la démocratie. Dans une cinquantaine délections majeures, les gens se sont mobilisés dune manière extraordinaire pour renverser leurs tyrans. Mais pendant ce temps, une autre coopération a été envoyée pour installer des logiciels de centralisation des résultats, une partie de ces coopérants étaient issus de la Mairie de Paris et tout à fait formés en la matière... Et dans cinquante élections majeures, à part 2 ou 3 au début où le système a été pris par surprise, et 2 ou 3 à la fin (Niger, Guinée Bissau, Sénégal) où les Africains ont commencé à trouver des parades, le résultat a été à lopposé de la volonté des populations : les gens votaient pour éliminer le potentat, et ils se sont retrouvé au contraire avec une légitimation du potentat.
Jen viens à présent au Congo Brazzaville, objet du titre "Noir Silence".
Au Congo Brazzaville
En 1990 un mouvement populaire renverse le dictateur Sassou Nguesso. Une constitution est votée presque à lunanimité, un président est élu. Celui-ci a le malheur de demander 33 % de royalties sur le pétrole au lieu des 17 % de Sassous Nguesso : un quasi doublement. On peut dire que cest un crime de lèse Françafrique. Dès lors, les réseaux sactivent pour préparer le retour au pouvoir de Sassou Nguesso, au terme dune sanglante guerre civile.
Récemment, Jean-Charles Marchiani a fait un aveu époustouflant dans Le Monde : il a déclaré que la négociation quil avait menée au nom du ministre de lIntérieur avec lAngola avait pour but le renforcement de laction de la France dans cette région et pour résultat lintervention militaire de lAngola dans les deux Congo. Autrement dit, alors que la France déclare une politique de non-ingérence, elle arme lAngola pour intervenir dans deux des plus sanglantes guerres civiles dAfrique. Cest extraordinaire, et je métonne quil ny ait pas eu davantage de gens pour relever cet aveu fantastique.
Donc, via ses vrais faux mercenaires, via la présence dun contingent angolais, dun contingent tchadien jouant les tirailleurs sénégalais, via la présence de génocidaires du Rwanda et de résidus de la garde de Mobutu, la France a renversé le régime qui avait été installé au terme du processus démocratique. Tout cela est relativement commun. Mais comme le nouveau régime de Sassous Nguesso a recommencé son pillage et ses persécutions, la guerre civile a redémarré fin 1998. Entre la fin 1998 et la fin 1999, il y a eu au Congo-Brazzaville dans une guerre pilotée depuis lElysée, plus de morts et de viols quau Kosovo, en Tchétchénie et à Timor-Est réunis.
Regardez la couverture médiatique de ces trois événements, les milliers de pages qui y ont été consacrées, voyez à présent ce que vous avez pu lire sur le Congo Brazzaville... Durant cette guerre terrible, il y a eu aussi des dizaines de milliers de viols systématiques à caractère ethnique. Quasiment rien dans la presse. Pourquoi ? Tous les reporters ont été dissuadés de sy rendre. Des équipes en ont été empêchées. Il sest abattu un "noir silence" total sur une guerre qui a détruit un pays et qui a comporté au moins quatre crimes contre lhumanité successifs.
Passons à présent à lAngola, brièvement.
Angola
Dans ce pays, on est en train de passer à la "Mafiafrique". Depuis son accession à lindépendance il y a 25 ans, règne une guerre civile épouvantable, qui a fait plus de 500 000 morts. Dans ce pays, Le Floch-Prigent a avoué, et on dispose de témoignages sur ce point, que lon avait aidé les deux côtés de la guerre. Evidemment, dans ces conditions, une guerre peut durer longtemps.
LAngola, cest le Koweit du XXIe siècle, on y trouve les plus grands gisements dAfrique. On se donne donc les moyens de les contrôler. Là il nest plus questions de syndrôme de Fachoda : il y a 45 % pour Elf-Totalfina et 45 % pour une compagnie anglo-saxonne. Et puis 10 % pour une société qui va sappeler, par exemple, Falcon-Oil. Monsieur Falcone, qui nest pas plus pétrolier que vous et moi, enlève son "e", met "oil" à la fin, et il a 10 % dun des plus gros gisements de la planète. Autrement dit, la vente des armes est programmée dans lexploitation pétrolière.
Donc, aujourdhui, la programmation des ventes de biens et services militaires est clairement liée à la découverte du pétrole. Quand vous regardez de près, quand vous observez qui sont ceux qui dirigent véritablement les compagnies pétrolières, vous vous rendez compte quil y a un mélange extrêmement troublant entre des vendeurs de pétroles et des gens qui sont en fait des vendeurs darmes. Cest pourquoi laffaire Elf est dabord une affaire de ventes darmes (Sirven était plus un vendeur darmes que de pétrole). Et je pourrai vous donner tout un tas dautres noms que vous connaissez moins : Pierre Lautier, Etienne Leandri, etc. Tout un tas de gens qui sont plus vendeurs darmes, et qui sont aussi membres des services secrets ou honorables correspondants des services secrets.
Vous avez ainsi un triptyque : vente darmes / vente de pétrole / services secrets. Avec lui, non seulement cest une calamité de découvrir du pétrole, car largent du pétrole se convertit aussitôt en armes et entretient la guerre civile, mais en même temps, tout ça sert à constituer des cagnottes pour les services secrets, qui leur permettent de mener leurs guerres secrètes et de senrichir.
Comme dirait Alfred Sirven, dont on a découvert 3 milliards en Suisse qui sont une petite partie de largent brassé : "Jai de quoi faire sauter vingt fois la classe politique française". Au bout de quarante ans de méthodes de voyou mises en place dans le système Foccart pour contrôler lAfrique, les gens sont devenus de vrais voyous, ils nobéissent plus à la raison dEtat. Ils commandent aux politiques en ayant les moyens de les faire chanter. On a complètement inversé la situation. Et je ne vous parle pas des journalistes, mais vous imaginez que ces gens-là ont les moyens de faire pression sur un certain nombre dentre eux. Ils ont vraiment beaucoup dargent. Falcone est milliardaire, Gaydamac multimilliardaire, etc.
Jen viens aux branchements de la "Mafiafrique", à savoir que ce système parallèle qui contribue au pillage de lAfrique se croise maintenant dans des pays comme lAngola avec des systèmes analogues américains, britanniques, sud-africains, brésiliens, russes, israéliens etc.
La Mafiafrique
Par exemple, M Gaydamac travaille étroitement avec les services russes et les services israéliens. A partir de 1985, le KGB et une partie de la Nomenklatura russe ont commencé à établir des comptes financiers en Suisse et à lextérieur.
Après la chute du mur de Berlin, on a vendu à vil prix les stocks de pétrole, daluminium, dengrais (gigantesques), les armes russes, les créances russes, les diamants..., on les a vendus parfois au dixième de leur valeur, et toutes ces ventes bradées ont constitué une cagnotte gigantesque à lextérieur de la Russie quon peut chiffrer bien au-delà dune centaine de milliards de francs.
Eh bien cet argent est en train de permettre à certains de prendre le contrôle dune partie du marché des diamants, très lié aux guerres civiles. Il rentre ainsi en connexion, en Angola, avec les méthodes des services secrets français et américains.
Dans la Françafrique, il faut aussi noter limportance de la Grande Loge Nationale Française, héritière des lobbies coloniaux. cest une obédience franc-maçonne très à droite. Je précise que nous navons rien contre la franc-maçonnerie qui a joué un rôle éminent dans linstitution de la République et dans la conquête des droits sociaux en France. Mais il y a au moins une obédience qui a largement dérapé et il y a eu, dans les autres obédiences, des dérapages par intérêt personnel ou parce que les services secrets ont toujours été tentés dinfiltrer ce cercle dinitiés. Mais la plupart des potentats africains sont à la GLNF : Idriss Deby, du Tchad, Sassou Nguesso, du Congo-Brazzaville, Bongo, Compaoré, le général Gueï, etc. Le démocrate récemment élu au Niger va sy faire initier sous peu - apparemment, il ne pourrait survivre sans cela -, Michel Roussin, comme Jacques Godfrain, ex-ministres de la Coopération, y sont aussi, de même que la plupart des grands corrupteurs français de ces derniers temps : Méry, Pacary, Crozemarie, Schuller. Létat-major de TF1 est aussi à la GLNF, nombre de responsables des services spéciaux français sont à la GLNF, Sirven y était aussi, on ne pouvait accéder au commandement des troupes coloniales marines quen y étant, etc.
Tout cela fait un croisement important. La GLNF se flatte sur son site davoir recruté les 200 principales personnalités gabonaises. Cest un peu le cur de la Françafrique. Un certain nombre de médias, de juges, de magistrats, dexperts sont aussi sous sa coupe. Tout cela fait un petit peu problème pour la République. Alors javance...
On a un système parallèle qui a largement dégénéré : au lieu dêtre centralisé, il est composé désormais dune douzaine de réseaux et de lobbies fortement rattachés à lappareil dEtat, puisque les vrais faux mercenaires dépendent directement de lElysée et un certain nombre dentreprises impliquées sont très fortement en lien avec les pouvoirs publics. Donc on a ce système parallèle qui en croise dautres, dans dautres pays, le tout facilité par la montée des paradis fiscaux et limpunité totale de la criminalité financière.
Comme lexplique le juge Van Ruymbecke, un mafieux peut en 24 heures faire quatre virements par quatre paradis fiscaux. Il faut deux ans et demi en moyenne au juge pour remonter un virement, donc dix ans pour remonter ce quun mafieux a fait en 24 heures.
Par conséquent, aujourdhui, devant la grande criminalité internationale, la justice est totalement impuissante. Ils sont assurés de limpunité, ce qui ne vous apparaît peut-être pas puisquon ne parle que des affaires. Mais il ne faut pas oublier que comme dans toutes les mafias, un clan de temps en temps balance lautre, et que si les juges sen sortent, cest parce quils trouvent dans leur boîte aux lettres le numéro de compte de ladversaire, sans quoi ils nauraient aucune chance. Devant ce type de phénomène, les points de rencontre entre les développements considérables de ces cagnottes parallèles sont en train dexploser, et ce ne sont plus les Etats qui gouvernent les services secrets, ce sont certains anciens des services secrets qui gouvernent les Etats. On est donc devant des défis extraordinaires pour la démocratie et aussi pour la presse. Jy viens maintenant.
Au départ, cest assez simple à comprendre. Cette Françafrique mise en place par des gens qui appartiennent aux services secrets est un domaine réservé, quasi militaire. Que fait-on dans les domaines militaires ? Depuis toujours, de la désinformation. Cest une arme essentielle de la guerre.
Depuis toujours, les responsables des services secrets sont chargés de contrôler étroitement ce qui se passe dans différents pays. Si vous lisez les mémoires de Claude Silberzahn ancien directeur de la DGSE, ou dYves Bonnet, ancien directeur de la DST, il y a plusieurs pages où ils nomment leurs amis dans la presse, certains dans le plus célèbre des quotidiens français. Et ils expliquent comment on peut faire ami-ami avec certains journalistes pour faire passer discrètement les thèses de leurs services. Il y a donc une stratégie permanente.
Certains ont ainsi fait létymologie du terme "khmers noirs", montrant comment à partir de 1993, les services ont distillé dans quelques médias choisis cette notion, qui visait à diaboliser le FPR et les Tutsis et qui a concouru à préparer le génocide. Vous avez donc une manipulation courante des médias.
La France est le seul pays démocratique, à ma connaissance, qui a une police des médias : il existe 57000 fiches de journalistes au RG. Je ne comprends pas que la presse tolère ça. Cest quelque chose dinsupportable. Dans ces fiches, on trouve évidemment tous les petits problèmes personnels des gens, leurs problèmes dimpôts... Moyennant quoi, un certain nombre de journalistes peuvent être discrètement tenus. Rappelez-vous un épisode formidable, il y a quelques jours, sur TF1. Quand PPDA a osé parler de blanchiment, Charles Pasqua a répondu : "M Poivre dArvor, si je nétais pas votre ami, je vous répondrais sur un autre ton. Rappelez-vous que jai été deux fois ministre de lIntérieur." Publiquement ! Comprenne qui pourra !
Ces moyens de chantage sont importants. Une journaliste spécialisée sur les questions africaines me disait un jour : il y a trois moyens de tenir les journalistes spécialisés sur lAfrique, qui sont relativement peu nombreux. Il y a largent, le sexe et lalcool. Parfois les trois ensemble. Des moyens classiques, souvent les bons. Il en existe un quatrième : le dopage. Sachant quil est très difficile davoir des informations sur ces questions, vous procurez à des journalistes que vous choisissez des informations de premier ordre, des "scoops". Ces journalistes deviennent des ténors de linformation, mais si vous ne leur fournissez plus dinformations, ils sont en manque.
Bien entendu lun des principes de base de la désinformation, cest quil faut avoir de la très bonne information. Donc les désinformateurs sont ceux chez lesquels on trouve en permanence la meilleure des informations.
Vous avez aussi les journalistes au service de tel ou tel clan de la Françafrique. Vous repérez à un moment donné quils tirent toujours sur le même clan, ce qui signifie quils sont alimentés par le clan adverse. Cest un peu comme pour laffaire Elf. Il faut savoir que chacun des journalistes très bien renseignés a en fait accès au dossier par lavocat de lune des parties. Donc il va tout balancer sauf ce qui concerne sa partie. Dans un autre journal, vous avez un autre avocat, etc. Donc vous pouvez repérer un certain nombre de biais. Cela, cest du décryptage élémentaire des médias.
Mais parfois, cela va plus loin. Comme dans laffaire du Rwanda, où il y a eu des cas de désinformation extraordinaires [1]. Au Congo, cette désinformation est allée jusquà censurer quasiment une guerre civile. Seul un journaliste a réussi à sy rendre, de Témoignage Chrétien, et quand il est revenu, on sest arrangé pour faire sombrer son papier et létouffer de manière sordide. TF1 a voulu envoyer une équipe, elle a été décommandée à la dernière minute.
Autre cas bien connu. Mon éditeur Laurent Beccaria a travaillé avec une journaliste, Dominique Lorentz, qui a découvert que lensemble de laffaire des prises dotages et des attentats à Paris dans les années 1980 était un chantage permanent de lIran pour obtenir luranium enrichi promis au shah à la fin des années 1970 de manière à disposer de la bombe atomique. Elle explique comment Chirac et Mitterrand ont cédé au chantage, tandis que Michel Barouin, qui sy opposait, a été supprimé pour cela. Dominique Lorentz, dans "Une Guerre", explique aussi comment luranium enrichi est parti du Gabon. Ce livre a reçu les éloges des plus grandsexperts.Quand Laurent Beccaria est arrivé chez son patron de chez Stock, Claude Durand, qui avait pris lavis de Lagardère, il lui a dit : ce livre est imparable, mais impubliable. Il ne faut pas casser la machine. Donc Beccaria est parti imprimer ce livre en Espagne. Il a fondé sa maison déditions, les Arènes, il a tiré "Une Guerre" à 10 000 exemplaires partis comme des bouchées de pain : le tout Paris renseigné la lu. Eh bien il y a eu huit articles préparés dans les plus grands médias, ils ont tous été bloqués. Ce livre majeur pour comprendre un élément très important de lhistoire de France des années 1980 a été totalement censuré. A ma connaissance, seul un journaliste, Mathieu Aron, en a parlé sur France Info, ainsi quun journal féminin. Tout le reste a été censuré. Connaissez-vous une démocratie occidentale où, sur un livre aussi important, on est capable de faire un silence total ? On aurait pu très bien démolir ce livre. On aurait pu dire : ce livre ne vaut rien. Non. Le silence total ! On est face à une capacité de pression absolument exceptionnelle.
Pour finir, je voudrais faire un sort rapide à la presse franco-africaine : Dabord Jeune Afrique. Son directeur Béchir Ben Yahmed a avoué que depuis le début des années 1980, il mangeait tous les mois avec Jacques Foccart. Cela sest tellement bien passé que Foccart a fait de Jeune Afrique le légataire universel de ses uvres. Ça annonce la couleur... Daprès ce que jai pu comprendre, Jeune Afrique est peut-être plus riche des articles quil na pas publiés que de ceux quil a publiés. Cest-à-dire que ces excellents articles étaient soumis à ceux qui étaient visés, et remisés, moyennant sans doute des compensations. Vous avez ainsi dans Jeune Afrique, en permanence, des publi-reportages extrêmement coûteux. Jeune Afrique a donc souvent été partie prenante dans les mauvaises causes. Mais ce magazine suit le mouvement, cest-à-dire que, de temps en temps, il se pose en révolutionnaire : une tactique habituelle.
Africa international a été fondé par deux éminences de la Françafrique, Jean-Yves Ollivier, qui a joué et qui joue encore un rôle majeur dans toute cette histoire, et le colonel Léthier, ancien numéro deux de la DGSE, quon trouve au cur dun certain nombre dopérations dElf.
Le nouvel Afrique Asie, journal révolutionnaire, doit parfois concéder à certains tyrans notoires car il faut bien vivre...
Donc cest assez difficile de se faire une idée de ce qui se passe en Afrique dans la presse spécialisée.
Et nous, à Survie, comment travaillons-nous ? Nous croisons quatre sources. Dabord lensemble de la presse et de la documentation française. Quand on connaît le pedigree et la généalogie de lensemble des journalistes, on repère quil y en a une quinzaine qui, malgré toutes ces conditions défavorables, malgré parfois leur rédaction, font magnifiquement leur travail. Les meilleurs articles sortis depuis dix ans sur la Françafrique ont été publiés par Patrick de Saint-Exupéry dans le Figaro. Car il ne faut pas faire de manichéisme : il y a des journalistes libres dans tous les médias. Un journaliste ma accueilli pendant une heure sur LCI la chaîne de Bouygues, pour parler de la Françafrique. Au milieu jai parlé, parmi les réseaux, de Bouyues. Je me suis quand même excusé à la fin en lui disant que jétais désolé parce que jallais sans doute lui attirer des ennuis. Il ma dit : "Bof ! Tant que je suis là, je suis là". Il a fini par être viré, mais il y a des gens courageux. Donc ne soyons pas manichéens, car la liberté existe et il y a des gens qui lexercent tous les jours et que lon peut repérer.
On peut aussi repérer les désinformateurs. A condition dy aller avec des pincettes, on trouvera aussi chez eux de la très bonne information. Quand M Silberzahn dit que Jacques Isnard, qui rend compte des questions militaires dans Le Monde et qui cite en permanence ses sources dans les services secrets, est un très bon ami, ce que dit Isnard nest peut-être pas vérité dévangile mais pour connaître le point de vue de la DGSE, cest excellent.
Donc vous trouvez pas mal de choses dans la presse française, mais cest insuffisant. Il faut la croiser avec la presse étrangère qui a dautres biais. Il y a les presses belge, anglaise, américaine, sud-africaine, dautres pays dAfrique...
Nous avons aussi un réseau de correspondants que nous avons tissé : experts, journalistes, responsables dassociations à travers le monde avec qui nous confrontons nos informations. Et puis il y a une source énorme dinformations, cest le millier dAfricains qui, eux, ne peuvent publier, sinon au risque de leur vie, et qui viennent auprès de ceux qui veulent parler, fournir un certain nombre de choses.
Bien entendu, ce nest pas non plus une source entièrement fiable, mais quand vous la croisez avec les autres, vous repérez des informations viables. Et tout ça finit par faire une force dinformations non négligeable. Vous savez, bien que jaie intitulé ce livre "Noir silence" en avril 2000, parce que nous étions persuadé quil y aurait un boycott total dans les médias, ce qui na pas manqué de se produire, à deux exceptions près (RFI et France Culture), eh bien quand les affaires ont éclaté, un certain nombre de journalistes non spécialistes de lAfrique se sont rendus compte que cétait bizarre : la liste des mises en examens ressemblait à lindex de "Noir Silence" ! A partir de là, on a commencé à parler du livre un peu partout...