L'avenir d'une illusion
Le dernier livre du tandem de journalistes Stephen Smith-Antoine Glaser dresse moins le constat d’un divorce entre Paris et le continent que l’histoire d’un demi-siècle d’une aventure ambiguë.
Dans le paysage, plutôt microcosmique, du journalisme « françafricain », Antoine Glaser et Stephen Smith occupent une place à part. Le premier dirige, chez Indigo Publications, plusieurs feuilles spécialisées dont La Lettre du continent, très lue dans les palais et les chancelleries d’Afrique francophone, et le second, ancien journaliste à RFI, à Libération et au Monde, s’est forgé au fil des années une solide réputation d’individualiste inclassable, aussi brillant que controversé. En tandem, ils ont, entre autres, commis un décapant Ces messieurs Afrique en deux tomes, et Smith seul a publié en 2003 Négrologie, essai provocateur et stimulant à l’image de son auteur, qui rencontra un estimable succès de librairie. Voir comment ces deux journalistes, investigateurs passionnés et ironiques du couple franco-africain depuis un quart de siècle, allaient en quelque sorte régler son compte à leur « fond de commerce » avait de quoi susciter la curiosité. À l’arrivée, après lecture du Comment la France a perdu l’Afrique, on reste perplexe : si la thèse est juste et la démonstration convaincante, ce livre est beaucoup moins un constat de divorce que la preuve de plus d’une relation à nulle autre pareille dont les deux auteurs sont d’ailleurs, qu’ils le veuillent ou non, partie prenante.
Habiles, informés, Glaser et Smith sont ainsi trop malins pour passer en revue au lance-flammes, à la manière de ce grand inquisiteur que fut François-Xavier Vershaeve (décédé le 29 juin), un demi-siècle d’aventure ambiguë. Autour d’une trame – celle de « la transition entre la Françafrique d’hier et une France- Afrique de demain qui se cherche encore » –, ils ont construit leur livre comme une succession d’articles dont le premier a pour cadre Abidjan et la nuit terrible du 6 au 7 novembre 2004 quand l’armée française affronta les « patriotes » de Laurent Gbagbo. « La crise en Côte d’Ivoire est à la présence française en Afrique ce que la prise de la Bastille fut à l’Ancien Régime : le symbole de la fin », écrivent-ils ; cette nuit-là, « la France a perdu son Afrique ». Le point d’orgue somme d’un glissement aussi insensible qu’irrésistible, dont les auteurs font remonter les prémices aux années 1980. Les effectifs des expatriés, coopérants et militaires français amorcent alors une chute libre ; l’obligation de visas pour les ressortissants de l’ex-pré carré est établie en 1986, et Paris s’en va à la cloche de bois, solde sa présence sans toutefois vouloir abandonner sa rente de situation. De l’enterrement de Félix Houphouët-Boigny au génocide rwandais en passant par la dévaluation du franc CFA, 1994 est une année charnière. Impuissante, incapable de choisir entre « des hommes forts et des États faibles », la France assiste en spectatrice engagée – le plus souvent du mauvais côté – à ce que le politologue camerounais Achille Mbembe appelle « le temps du malheur ». Il y a eu bien plus de victimes des violences en Afrique pendant la décennie qui sépare la chute du mur de Berlin des attentats contre le World Trade Center que pendant quarante ans de guerre froide sur le continent, notent Glaser et Smith.
Malgré la volonté de Jacques Chirac, élu en 1995, de remonter le temps et de ranimer le cadavre, malgré la persistance des « affaires » et de cette « avidité cupide qui se tapit au fond des rapports avec l’Afrique, au creux d’une petitesse humaine en quête de butins », la France est désormais hors jeu des grands défis du continent de l’après-11 septembre 2001, assurent les auteurs. Leur réquisitoire est à ce sujet sans nuances. La perte du pétrole tchadien, au profit de sociétés américaines et malaisiennes, n’a d’égale que la quasi-absence de Total sur ces nouvelles frontières de l’or noir que sont le Niger, le Mali, la Mauritanie, la Centrafrique, São Tomé e Príncipe, voire la Guinée équatoriale. Longtemps en tête de la lutte contre les épidémies en Afrique, la France est à l’arrière-garde – par rapport aux Anglo-Saxons – dans le combat contre le sida. Idem pour la préservation de l’environnement, le rôle des ONG et des sociétés civiles. Autre mutation majeure où l’excolonisateur est absent : le réveil religieux. D’Abidjan à Libreville, relèvent Glaser et Smith , « l’Amérique est La Mecque des Africains born again », ces nouveaux chrétiens dont la France « s’éloigne aussi vite qu’elle perd sa foi ». Or, sur un continent où l’islamisme et le protestantisme incarnent la foi conquérante, la « cécité spirituelle » d’une république laïque rend aveugle. Comment comprendre le fonctionnement du clan Gbagbo ou l’étonnant syncrétisme de la nomenklatura gabonaise (l’un et l’autre décrits avec précision) sans être quelque part en phase avec une Afrique où les vérités révélées et les croyances ancrées dans l’absolu n’ont rien de suspect, tout au contraire ?
« En France, l’Afrique n’est pas un sujet grand public. Non par manque d’affinité ou de connaissances mais, au contraire, parce que trop d’idées reçues y étouffent la curiosité, le regard neuf. L’Afrique ? Depuis le temps, on connaît, on sait… » Constat juste, mais injuste : aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne, sans parler du Japon, de la Russie ou de la Chine, l’Afrique est largement sous-médiatisée et totalement « invendable » en dehors des génocides, des pandémies et des concerts de Bob Geldof. La différence est que la France, seule, s’est longtemps vantée d’une « politique africaine » censée faire le bonheur du continent. Son échec et son reflux plaident, selon les auteurs, en faveur d’un changement de cap : il faut désormais une politique « française » en Afrique (et non plus l’inverse), tout comme il existe une politique de la France à l’égard des États- Unis, de l’Europe ou de la Chine. Une politique de ses intérêts en somme, vis-à-vis de gens qui s’occupent très bien eux-mêmes des leurs.