Le franc CFA est à son juste prix
Avant de vous laisser lire l'interview de Monsieur Konan Banny, je tenais à préciser que le MEDDA n'est pas d'accord avec ce qu'il dit et que si nous avons publié ce texte, c'est pour que vous puissiez mieux connaitre ce personnage et sa vision des politiques monétaires.
Charles Konan Banny gouverneur de la Bceao : "Le franc CFA est à son juste prix"
A la tête de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (Bceao) depuis 1991, Charles Konan Banny, dont le mandat arrive à échéance en décembre prochain, estime avoir fait du « bon boulot ». Après avoir digéré dans la douleur les conséquences de la dévaluation du F cfa, la zone franc « accrochée à l'euro » affiche en effet une stabilité monétaire des plus précieuse par les temps qui courent.
Pourtant, en 2004, la croissance des huit pays de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) n'a pas dépassé 3 %. Ce qui est nettement insuffisant pour lutter contre la pauvreté. Faut-il pour autant remettre en cause la parité fixe entre le franc Cfa et l'euro et envisager une nouvelle dévaluation pour répondre à la nouvelle donne monétaire avec la baisse du dollar ? Non, répond sans hésiter Konan Banny. Qui plaide en revanche pour l'indépendance de la banque centrale et demande aux politiques de remplir leur mission : assurer la sécurité des biens et des personnes, et réunir les conditions du développement pour permettre aux banquiers de prêter de l'argent et aux opérateurs économiques d'investir. Si le gouverneur de la Bceao parle « clair » lorsqu'il aborde la situation macro-économique de la zone, il se montre beaucoup plus énigmatique sur ses intentions et ses projets personnels.
J.A./L'Intelligent : La parité fixe entre l'euro et le franc Cfa n'est-elle pas un frein au développement de la zone franc du fait de la baisse du dollar ? [Cette situation pénalise les exportations et favorise les importations libellées en dollars, Ndlr].
Charles Konan Banny : Globalement, cette parité fixe est un atout, car elle maintient une zone de stabilité monétaire bénéfique pour tout le monde. Les transactions se font à un moindre coût et sans risque. C'est une chance pour les populations.
Néanmoins, il est vrai que cette parité fixe peut devenir un inconvénient, lorsque des mouvements monétaires non contrôlés et erratiques apparaissent ; c'est le cas actuellement entre l'euro et le dollar. Mais la vie n'est pas faite que d'avantages, et les inconvénients, cela se gère.
Mais dans les faits, le franc CFA n'est-il pas surévalué ?
Non, si l'on en croit les fondamentaux. Le franc Cfa est en bonne santé, il est à son juste prix. À présent, il faut travailler pour que l'espace économique ouest-africain soit aussi fort en termes de croissance, de richesses créées, d'emplois et de liberté. C'est cela le plus important. Il faut tendre vers une corrélation entre stabilité monétaire et développement économique. Il faut travailler pour une économie plus forte.
C'est avec cet objectif et pour cette raison que vous préconisez une réforme de la Bceao ?
Je pense que toute organisation qui n'essaie pas de se renouveler est appelée à disparaître. La Banque centrale est née dans les années 1960. Le premier traité a été signé en 1962, juste après les indépendances. En 1973, un comité de réforme avait permis de revoir la coopération monétaire avec la France en donnant naissance à la Bceao sous sa forme actuelle. Les objectifs étaient alors de faire de celle-ci une véritable Banque centrale africanisée qui participe au développement. Tous ces objectifs ont été atteints, mais entre-temps, l'environnement international s'est profondément modifié. Nous devons donc engager une nouvelle réforme.
Est-ce que cette réforme implique une modification des relations avec Paris ?
Cette question n'a pas été posée par le comité de réflexion mis en place. La réforme entreprise s'inscrit dans le cadre de la coopération avec la France. Si les chefs d'État veulent modifier ce cadre, libre à eux. Mais, en ce qui me concerne, cette question n'est pas opportune.
La principale mesure envisagée est la création d'un comité politique monétaire. De quoi s'agit-il ?
Certains chefs d'État disent que nous devons nous inspirer d'autres expériences. C'est ce que nous avons fait. Cette réforme n'est pas venue du Saint-Esprit ! Dans toutes les Banques centrales, la politique monétaire est confiée à un comité politique indépendant pour ne pas être assujettie aux contingences des politiciens et des politiques budgétaires. Il n'y a rien de nouveau, mais il faut le faire.
Pourtant, la création de ce comité politique monétaire a été repoussée lors du dernier sommet de l'Uemoa, le 30 mars, à Niamey. Les chefs d'État ont demandé, en revanche, un « audit institutionnel » de la Bceao. Pourquoi ce report et comment l'analysez-vous ?
Il ne faut pas donner trop d'importance à ce report. En tout cas, je me bats pour que la réforme soit adoptée. Certains chefs d'État ont souhaité faire le bilan de la situation actuelle, sous la forme d'un audit. En quoi cela peut-il nous gêner ? Fondamentalement, il n'y a pas de problème.
Certains voient dans cet audit l'expression d'un désaveu à votre égard ou, à tout le moins, la volonté d'attendre votre départ pour engager la réforme de la Bceao, puisque votre mandat arrive à échéance en décembre 2005 ?
Je suis à la tête de la BCEAO depuis 1991, le désaveu serait donc bien tardif. Et qui vous dit que je m'en vais ? Dans les textes, rien ne m'interdit d'être candidat à ma succession. Ceux qui spéculent sur mon départ savent-ils sous quelle forme je vais revenir ? Connaissent-ils le Phénix ? Qu'ils se méfient !
De toute façon, je continuerai à mener cette bataille même si je quitte la Bceao. On ne fait pas une réforme pour soi ou contre soi. Ceux qui me connaissent savent que je suis très détaché par rapport à ces questions. Je ne raisonne pas en termes de pouvoir. C'est justement à cause de ces raisonnements que l'on n'avance pas en Afrique. Il faut raisonner en termes de mission et de vision. Ce qui m'importe, c'est la réussite de l'espace monétaire et le développement économique de la région. L'expérience de la Banque centrale doit perdurer, car c'est une réussite, n'en déplaise aux esprits chagrins. L'union monétaire est achevée. Cela montre que les Africains peuvent s'unir. C'est d'ailleurs le seul moyen pour eux de compter dans le monde. À terme, je plaide pour une fédération des États. Je ne sais pas si on va y arriver, mais c'est ma vision. Et pour ceux qui s'intéressent à mon avenir, la seule chose que je puisse dire, c'est que je ne vais pas passer ma vie à faire la même chose. Je suis à la Banque centrale depuis vingt-neuf ans, j'aspire à autre chose, et j'ai d'autres chantiers.
Le président Abdoulaye Wade nous a déclaré qu'il vous soutiendrait si vous étiez candidat à votre propre succession...
Il a dit ça ? Je suis honoré et flatté. Cela veut dire que la confiance est toujours là. Nous aimons bien discuter ensemble. Nous sommes tous les deux des économistes et des intellectuels. Abdoulaye Wade dit « qu'il est keynésien et moi non ». Il a raison. Je ne suis pas keynésien, car je privilégie avant tout l'esprit d'initiative sans être pour autant un libéral à tous crins. Mais il est bizarre que le keynésien soit chef d'un parti libéral. Je regrette que nous ne puissions pas parler de tous ces sujets plus souvent lui et moi.
Wade reproche à la Bceao de mener une politique « trop restrictive », en maintenant des taux directeurs trop élevés ? [Selon le président sénégalais, baisser les taux permettrait de donner du souffle à l'économie de la région en stimulant les investissements, Ndlr].
C'est son droit, mais la Bceao doit avoir des latitudes d'appréciation pour fixer les taux. Ce qui est important, c'est la cohérence de la politique monétaire, pour permettre le financement de l'économie et la création de richesses. C'est notre boulot et on l'a très bien fait. Le franc Cfa est une monnaie stable avec des réserves en devises, et la zone franc dispose de suffisamment de liquidités. Ensuite, c'est aux États de réunir les conditions du développement en sécurisant les investissements et en améliorant l'environnement des affaires. Si toutes ces conditions sont réunies, les opérateurs économiques se montreront plus dynamiques et les banques accorderont des crédits plus facilement.
C'est presque un discours de politique générale. On vous prête des ambitions dans votre pays, la Côte d'Ivoire...
Je suis un missionnaire, un citoyen missionnaire. Mon pays est dans une situation difficile. L'important, c'est que les Ivoiriens se retrouvent pour renouer avec la paix. Il y a autre chose à faire que la guerre. Cette mission, je suis disposé à y participer.
Sous quelle forme ?
En tant que citoyen.
Quelle sera votre position si des élections devaient se dérouler ?
On en reparlera le moment venu. Ce n'est pas encore d'actualité. Tout ce que je peux vous dire, c'est que je rêve pour mon pays d'une démocratie apaisée et pacifiée. On y arrivera à condition que les hommes politiques acceptent le débat d'idées. La Côte d'Ivoire a une tradition de paix, même si on a l'esprit chahuteur.
Source J.A lIntelligent