La «stratégie du ventriloque» de Jacques Chirac brûle le Togo - Dérive

Publié le par Théophile Kouamouo

Le Courrier d'Abidjan - 4/26/2005 6:30:21 AM

Les apprentis sorciers au service de la perpétuation de la Françafrique peuvent être contents. Parce qu’ils refusent au peuple togolais son droit à la souveraineté, parce qu’ils veulent imposer Faure Gnassingbé, ils ont opté pour la politique de la terre brûlée.
Chronique d’un naufrage annoncé. Deux jours après la première élection présidentielle post-Eyadéma, le Togo n’a jamais été aussi près de la guerre civile et du chaos. Ce que de nombreux observateurs prévoyaient est en train d’arriver : voyant venir leur défaite électorale et une inéluctable alternance, les cerbères du régime quadragénaire qui enserre le Togo dans ses griffes, ont choisi d’opter pour la politique de la terre brûlée. A défaut d’avoir pu en amont ficeler toute la «technologie électorale» de Faure Gnassingbé, ils se sont repliés sur des méthodes plus expéditives. Dès le soir de l’élection, des militaires en service commandé allaient dans les quartiers populaires acquis à l’opposition pour voler les urnes et les emmener vers des destinations inconnues, n’hésitant pas à tirer sur des scrutateurs ou des électeurs afin de commettre leur forfait. «Selon une source diplomatique occidentale, trois personnes ont été tuées par les forces de sécurité près d'un bureau de vote dans un quartier de la ville. Equipées de mitrailleuses, des Jeep sillonnaient les rues de la capitale. Des barricades de pneus en feu ont été érigées à Bè, l'un des fiefs de l'opposition. Les troubles ont éclaté lorsque les militaires sont venus chercher les urnes dans les bureaux de vote pour les emporter vers une destination inconnue», écrit le journal français Libération, pourtant habituellement tolérant envers les magouilles françafricaines.
Après une campagne tendue, durant laquelle les listes électorales ont été «enrichies» de 35% de nouveaux «Togolais», après que la presse privée a été sommée de ne pas couvrir les préparatifs de l’élection, ces dernières manœuvres ont fini par embraser Lomé. Patriotes avec dans les mains gourdins et machettes contre militaires surarmés assiégeant le cœur bouillonnant de Lomé sur fond d’accusations mutuelles de fraudes… Tout cela, Paris n’en a cure. Selon le Quai d’Orsay, la France «prend acte de ce que l’élection présidentielle au Togo s’est déroulée dans des conditions satisfaisantes, même si on a dû constater quelques incidents isolés.»
La «stratégie du ventriloque» de Jacques Chirac est en marche : il s’agit d’utiliser la CEDEAO à travers son apathique président, le Nigérien Mamadou Tandja, pour imposer au peuple togolais le fils de son «ami personnel» Gnassingbé Eyadéma, satrape qui a dirigé le Togo pour le grand bonheur des réseaux parisiens pendant près de 40 ans.
La première stratégie a d’abord été bête et méchante : passer en force après la mort du «Vieux» après un coup d’Etat constitutionnel garanti par la mise en alerte de «Licorne-Togo», la base aérienne française créée pour envahir, en cas de besoin, la Côte d’Ivoire à partir d’un pays situé à une heure d’avion. Malgré la caution très active de la France, le coup n’est pas passé. La rue togolaise s’est révoltée, demandant le respect de la Constitution, pointant du doigt la France officielle comme organisatrice de l’abject. L’Union africaine, à travers son secrétaire général, Alpha Oumar Konaré, a dénoncé le «coup d’Etat militaire». Elle a été rejointe par toute la communauté internationale, en dehors de la France, qui protestait du bout des lèvres et avec une gêne perceptible.
Après cette reculade temporelle – qu’on peut comparer à celle qu’elle a fait opérer à ses poulains après l’échec du coup d’Etat du 19 septembre 2002 en Côte d’Ivoire –, elle a «corrompu» une communauté africaine qui, comme après Accra I, campait sur des principes simples et sains. C’est ainsi qu’une sortie de crise constitutionnelle à la carte a été ébauchée depuis Paris, à travers les ventriloques de la CEDEAO, dont le plus utilisé a été le Nigérien Mamadou Tandja. La sortie constitutionnelle à la carte est la suivante : on respecte la Loi fondamentale quand cela arrange notre poulain (surnommé «Bébé Gnass», comme «Bébé Doc», par la gouailleuse rue loméenne), et on la contourne quand cela lui est défavorable. Ainsi, l’on s’est arrangé pour contourner la Constitution pour écarter Natchaba Ouattara, président par intérim selon le droit depuis la seconde du décès de Gnassingbé Eyadéma, au profit de son premier vice-président, Abass Bonfoh, plus accommodant. Ainsi, Faure Gnassingbé a quitté le fauteuil présidentiel, sans quitter le Palais présidentiel, en gardant les motards et les avions officiels du Togo, transformés en biens particuliers des Gnassingbé. Abass Bonfoh, président «pot de fleurs», a régné au profit des intérêts de la camarilla qu’Eyadéma a laissé en héritage à son peuple.
Oublieuse de la Constitution quand il s’agissait d’écarter Natchaba, la «communauté internationale» cornaquée par Paris, s’est est souvenue quand il a fallu écarter l’opposant Gilchrist Olympio, qui ne remplissait pas les conditions de résidence requise, et quand il a fallu pousser aux élections à la date la plus proche, afin de profiter du cafouillage pour imposer «le petit».
Il s’agissait de refaire en 45 jours, de manière plus élégante, ce qui avait été fait plus tôt de manière grotesque : un coup d’Etat. Le péril a donc été évité pour mieux resurgir à l’occasion du scrutin présidentiel de dimanche. Pour l’instant, l’Afrique se tait. Mamadou Tandja, garant de la validité du processus, est muet comme une carpe. Olusegun Obasanjo a réuni Gilchrist Olympio et Faure Gnassingbé pour signer un accord selon lequel celui qui sera élu gouvernera avec tous ses adversaires, en espérant que cela calmera l’opposition et la dissuadera de réclamer dans la rue sa victoire volée. Mais c’est peine perdue. Le Togo est en train de basculer, par la faute de la France, qui refuse la démocratie en Afrique. Mais également par la faute de nos chefs d’Etat, qui se plaisent à jouer les ventriloques de Jacques Chirac. Bongo, Compaoré, et Wade pour la Côte d’Ivoire. Tandja et peut-être Obasanjo pour le Togo. Pauvre Afrique !


Par Théophile Kouamouo

Publicité

Publié dans Francafrique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article