Lapologie du colonialisme fait son nid
Le 23 février 2005, une loi relative à la «reconnaissance de la nation» et à la «contribution nationale en faveur des Français rapatriés» a été votée. Cependant, larticle 4 touche également le domaine de lenseignement et cela avec la volonté denjoliver lHistoire coloniale.
Cette volonté politique nest pas nouvelle. En effet, cela a commencé le 11 novembre 1996, jour où Jacques Chirac affirmait : «Plus de trente ans après le retour en métropole de ces Français [d'Algérie], il convient de rappeler l'importance et la richesse de luvre que la France a accomplie là-bas et dont elle est fière.»
Par la suite, une proposition de loi datant du 5 mars 2003 fut déposée et présentée de la sorte : «L'histoire de la présence française en Algérie se déroule entre deux conflits : la conquête coloniale de 1840 à 1847, et la guerre d'indépendance qui s'est terminée par les accords d'Evian en 1962. Pendant cette période, la République a cependant apporté sur la terre d'Algérie son savoir-faire scientifique, technique et administratif, sa culture et sa langue, et beaucoup d'hommes et de femmes, [...] venus de toute l'Europe et de toutes confessions, ont fondé des familles sur ce qui était alors un département français. [...] C'est pourquoi [...] il nous paraît souhaitable et juste que la représentation nationale reconnaisse luvre de la plupart de ces hommes et de ces femmes... ». Larticle unique de cette proposition de loi était : «Luvre positive de l'ensemble de nos concitoyens qui ont vécu en Algérie pendant la période de la présence française est publiquement reconnue. » Ce texte na pas été voté.
Mais cela a abouti le 23 février 2005, date à laquelle était votée la loi relative à la «reconnaissance de la nation» et à la «contribution nationale en faveur des Français rapatriés».
L'article 4 de ce texte dit : «Les programmes de recherche universitaire accordent à lhistoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place quelle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit.»
Lactuelle opposition sest prononcée contre cette loi, mais seulement sur les modalités concrètes des réparations et des indemnisations décidées en faveur des harkis et des rapatriés. Des mesures quils jugeaient insuffisantes. Ils nont combattu aucun autre point de la loi.
Dans le même sens, certainement par peur de toucher au « problème » des harkis et des rapatriés qui, on le sait, est un sujet sensible, aucune réaction importante ne sest fait entendre pour dénoncer cette loi. Personne nignore, quà droite comme à gauche, on se dispute leurs suffrages.
Il nest pas question ici de se pencher sur le « problème » des harkis et des rapatriés, mais simplement de mettre en évidence que cette loi et plus précisément larticle 4 forceront lenseignement et la recherche à une lecture partielle, voire mensongère de lHistoire de la colonisation. En effet, personne ne peut nier que durant ces siècles de conquêtes et de colonisation, il y a certainement eut des échanges positifs entre les colonisateurs et les colonisés. Mais faut-il pour autant quils effacent de lHistoire la face épouvantable du colonialisme caractérisé par lesclavage, la torture, les sévices, les crimes, les massacres, les répressions, les destructions, les spoliations que les populations des territoires colonisés ont enduré ?
Cette loi va à lencontre de la liberté de pensée et des règles de la recherche scientifique. Elle met en cause lindépendance des historiens vis à vis de lEtat et donc celle de leurs travaux.
Ces dispositions doivent être impérativement abrogées car elles interdisent toute interrogation sur la colonisation et mènera inévitablement à ce que les générations à venir se pencheront sur une Histoire de la colonisation incomplète, voire mensongère. Mais surtout parce que cette loi transforme les guerres de conquêtes impérialistes et le colonialisme en un bienfait mondial de lEurope occidentale et permet à lancienne puissance coloniale déchapper à ses lourdes responsabilités.
Il est donc important que lHistoire continue à être écrite par les historiens, que ce soit celle de la colonisation, de la décolonisation ou même celle des « Air Max », et quelle ne soit pas prise en otage par la subjectivité des volontés politiques.
Quel avenir se profile-t-il pour (ou dans) un pays où sinstalle une telle logique ? Ne dit-on pas que les horreurs de lHistoire, une fois oubliées, sont amenées à se répéter ?
Claude Liauzu et Thierry Le Bars[1] ont écrit une « lettre ouverte à Mesdames et Messieurs les parlementaires sur lhistoire de la présence française outre-mer » pour demander labrogation de larticle 4, alinéa 2 de cette loi. Une pétition « Des historiens contre la loi du 23 février 2005 » a également été faite par Claude Liauzu :
Pour signez la pétition[2] envoyez un mail à Claude Liauzu[3] : claude.liauzu@worldonline.fr
Le lien pour lire le texte intégral de la loi
Voir également :
· Larticle « Le colonialisme a la peau dure » dOlivier Lecour-Grandmaison paru dans Libération, le mercredi 30 mars 2005
· Larticle de Claude Liauzu, « Une loi contre lHistoire » paru dans le Monde diplomatique davril 2005.
[1] Professeur de droit à lUniversité de Caen Basse-Normandie
[2] Cet appel est paru dans Le Monde daté du 25 mars 2005, sous le titre "Colonisation : non à lenseignement dune histoire officielle".
[3] Claude Liauzu est professeur émérite à luniversité Denis-Diderot-Paris-VII.