Thabo Mbeki tente de relancer sa médiation ivoirienne
Thabo Mbeki tente de relancer sa médiation ivoirienne
Le médiateur dans la crise ivoirienne, Thabo Mbeki, a invité ses différents protagonistes en Afrique du Sud pour une «réunion urgente» qui doit se tenir d'ici la fin du mois. Cette invitation, outre M. Ouattara, concerne le président Laurent Gbagbo, le premier ministre Seydou Diarra, le président du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI, l'ex-parti unique) Henri Konan Bédié, ainsi que Guillaume Soro, secrétaire général de la rébellion des Forces nouvelles (FN) qui contrôle le nord du pays. La médiation de M. Mbeki, qui s'est rendu à trois reprises en Côte d'Ivoire tandis que des parties ivoiriennes ont fait le voyage en Afrique du Sud, bute sur la question cruciale et clé du désarmement.
Pretoria : Caroline Dumay
[18 mars 2005]
Mbeki va-t-il échouer en Côte d'Ivoire ? C'est la question que tout le monde se pose à Pretoria devant les difficultés de la médiation qu'il avait entamée en novembre dernier au nom de l'Union africaine (UA). En dépêchant dimanche dernier une nouvelle délégation en Afrique de l'Ouest, celui qui affiche un «sans-faute» sur les autres dossiers africains redouble d'efforts pour conserver sa réputation de meilleur «peacemaker» du continent africain.
«Nous n'allons certes pas à la vitesse escomptée, mais sommes en voie de résoudre le problème», a assuré le ministre sud-africain de la Défense, Mosiuoa Lekota, lundi à Ouagadougou, au Burkina Faso. «Dans tout processus de négociations, les événements vont quelques fois très vite et quelques fois au ralenti», a déclaré M. Lekota, à l'issue d'un entretien avec le président Blaise Compaoré.
Pas question pour les personnalités sud africaines de parler de «blocage» dans le processus de médiation en Côte d'Ivoire. Et pourtant, force est de constater que la «feuille de route» proposée par le chef de l'État sud-africain, qui prévoyait notamment le désarmement et la restauration du gouvernement de réconciliation, est restée lettre morte. Le processus DDR (désarmement, démobilisation, réinsertion) n'a pas avancé. La plupart des lois votées en décembre par l'Assemblée nationale ne sont pas entrées en vigueur. Les rebelles n'ont pas remis les pieds au gouvernement depuis le 3 novembre. Enfin, personne n'a pris de décision sur le sort du fameux article 35 de la Constitution.
Le président sud-africain, habitué à ce que l'on suive ses instructions, ne sait plus que faire. Il démultiplie les visites et passe des heures, selon ses conseillers, à relire ses dossiers. Il s'était donné jusqu'en avril pour évaluer sa stratégie. Il est resté impassible quand Jacques Chirac constatait, le 3 février à Dakar, que sa médiation n'avait pas encore eu «d'effet particulièrement fort», s'interrogeant alors sur la capacité du dirigeant sud-africain à comprendre à «l'âme ouest-africaine». Il s'est contenté de répondre que faute de «comprendre la psychologie ouest-africaine», il en saisissait «la dynamique»...
«C'est vrai que le problème ivoirien lui donne du fil à retordre. Mais on dira ce qu'on veut, il sera toujours mieux placé que les Français et que beaucoup d'autres Africains pour trouver une solution. Il n'a aucun bagage historique qui puisse le compromettre», explique Prince Mashele, chercheur à l'Institut pour les études de sécurité de Pretoria (ISS). C'est sa neutralité qui constitue à la fois sa force et sa méthode. En mettant un point d'honneur à écouter attentivement, méthodiquement et méticuleusement toutes les parties en présence, Thabo Mbeki s'attire généralement les faveurs des uns et des autres. Laurent Gbagbo était bien allé en février jusqu'au Maroc pour changer de médiateur, mais il s'est vite empressé de rattraper la situation en qualifiant la médiation de Mbeki d'«excellente», «parce qu'africaine». Quant aux rebelles du Nord, qui ont agacé le président sud-africain en refusant de participer au Conseil des ministres du 10 janvier alors que lui s'était personnellement déplacé à Yamoussoukro , ils savent qu'ils ne feront pas sans lui.
Pour l'équipe de Thabo Mbeki, cette médiation est une affaire d'honneur. D'autant que le suspens plane sur d'autres fronts. Deux autres élections très délicates sont programmées d'ici 2006 : en République démocratique du (RD-Congo) et au Burundi. Si la médiation au Burundi repose sur les épaules du vice-président Jacob Zuma, la transition dans l'ex-Zaire est considérée comme «le bébé du président». Elle suit lentement mais sûrement tous les points de la «méthode Mbeki» de résolution des conflits : écoute de tous les protagonistes sans exception, mise en place d'un gouvernement d'Union nationale en développant des solutions de compromis, élection.
De la Côte d'Ivoire au Zimbabwe, en passant par Haïti ou les Comores, la politique étrangère de l'ancien diplomate de l'ANC a ses hauts et ses bas. Elle s'est en tout cas imposée sur la scène africaine comme l'une des plus efficaces. Dans une note adressée en début de mois à ses missions diplomatiques, Pretoria a pour la première fois fait valoir son souhait de candidature à un siège permanent du Conseil de sécurité de l'ONU. L'Afrique du Sud se met ainsi en concurrence avec la Libye, le Nigeria et l'Egypte.
«Thabo Mbeki se sent investi d'une mission. C'est l'homme du Nepad et de la renaissance africaine. Il lui faut sortir le continent et la diaspora africaine en général de sa misère», explique David Monyae de l'Institut sud-africain des affaires internationale (Saiia). Pour justifier la boulimie diplomatique du successeur de Nelson Mandela. Moeletsi Mbeki, le frère du président, voit les choses d'un autre oeil : «L'Afrique du Sud est au continent africain ce que les Etats-Unis sont au reste du monde. Nous représentons 5% de la population du continent, mais plus de 30% de son économie. Thabo n'a pas le choix. C'est normal qu'il tente de régler tous les conflits en Afrique. Il en va de notre survie à tous.»