Réforme Constitutionnelle : La Massue à double tranchant des Démocratures
18/02/2005
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L’hydre politique qui s’est dégagé des velléités d’ouverture démocratique des années 80-90 en Afrique ressemble, malgré des expériences encourageantes au Bénin, au Ghana, en Afrique du Sud ou au Sénégal par exemple, à un habillage pluraliste de la permanence d’appareils d’état monolithiques et arbitraires. Même si les clientèles politiques ont changé, et que les pouvoirs néo-coloniaux ont assis leur arbitraire sur des acteurs aux atouts nouveaux, fausses oppositions, presses achetées, appuis extérieurs, la réforme constitutionnelle est devenue l’arme magique de destruction des alternatives émergentes.
Qu’il s’agisse du Togo, du Cameroun, du Gabon, de la Guinée Conakry, de la Guinée équatoriale, du Tchad, parmi d’autres, la brutalité politique dont s’alimentent les acteurs dominants, apparents et cachés de ces états, s’est découvert un nouvel instrument vassalisation des masses et d’immobilisme politique : la réforme constitutionnelle.
Le but pour chaque architecture prédatrice, c'est-à-dire l’ensemble exhaustif des gagnants et participants objectifs aux prédations des sociétés africaines, à l’inclusion des oppositions formelles, de certaines institutions internationales, du capital étranger et des intérêts des économiques locaux ou néo-coloniaux, est de reproduire à l’infini son pouvoir asymétrique sur le plus grand nombre. Singulièrement sur les structures organisées concurrentes, partis politiques, fraternités internationales ou régionales, clergés, superpuissances, etc. Les règles officielles du jeu global ayant changé, privilégiant une théâtralisation des pouvoirs basée sur des mises en scènes ouvertes, pluralistes et démocratiques de la gestion planétaire, suscitant l’adhésion des peuples à leurs propres sujétions, il a fallu habiller la force de l’asservissement des faibles par le velours du scrutin universel. D’autant plus que les pressions populaires africaines, depuis les décolonisations, relancées par les paupérisations liées aux politiques néolibérales [privatisations], obligeaient les systèmes de domination à adapter leurs modèles de captation. En Cryptant les pillages astronomiques dénommés « libéralisation », les adoucissant en apparence par le coton de la communication d’entreprise, du jour au lendemain sensible à l’éthique, à l’environnement, au développement durable, avec une profusion de discours policés sur les pratiques de travail saines et équitables !
L’utilisation de l’arme de la réforme constitutionnelle s’avère désormais des plus efficaces et provisoirement imparable au service des démocratures. Puisque la constitution, loi fondamentale, est présentée comme la règle des règles, intangible et obligeant en principe dominants et dominés, elle devrait fixer un cadre pour tous, et encadrer les stratégies d’accumulation. Les démocratures, les roitelets locaux et leurs maisons mères métropolitaines -conflits familiaux mis entre parenthèses-, ont jusqu’ici réussit à entraîner les groupes leur contestant la gestion légitime des peuples, dans des duels factices, et à l’arrivée sans objet, sur la définition des principes directeurs de la chose commune. A coups de mobilisation de la société civile, d’épisodes mélodramatiques pour la participation des différentes factions aux débats, de surmédiatisation des polémiques des doctes constitutionnalistes, les régimes africains sont parvenus à faire oublier le seul fondement de leur pérennité : la force, la brutalité, la violence, la filiation avec les intérêts étrangers, la docilité à l’ordre néocolonial.
Les instances internationales [ONU], les pôles géostratégiques du monde, Union européenne, Etats-Unis, Japon, plus occupés à une expropriation « propre et invisible » des peuples de leurs ressources vitales, ont jusqu’ici entretenu l’illusion en martelant des avis, recommandations, menaces, injonctions au respect du formalisme de la constitution et des élections.
Cependant, l’expérience accumulée aujourd’hui crève les yeux, les élections à 99% en Guinée équatoriale, ou en Tunisie, les opposants principaux appelant à voter pour le parti au pouvoir, les présidences à vie dont les contours se dessinent au grand jour, désespèrent sans issue de secours les crédules d’hier. En effet, les prestidigitations habiles et répétées, la battage médiatique sous la diligence des exorbitants cabinets conseils occidentaux, in fine, ne peuvent annihiler l’impact journalier de la chute des pouvoirs d’achat narguée par l’opulence des nouveaux riches, alors que les mêmes têtes se sont largement encroûtées dans les sphères d’élites.
La conséquence de la ruine des ultimes espoirs populaires, vifs et débridés, jetés faute de mieux dans les scrutins électoraux et les processus consensuels, impute une dévalorisation radicale des logiques de changements pacifiques. Les discussions et propos qui reviennent dans les forums virtuels et réels où s’échangent opinions et plaisanteries révélatrices, accordent de plus en plus primauté aux rapports de forces, aux corruptions, comme explications du statu quo, tandis que bien souvent le fatalisme n’est pas loin de prendre le relais de la théorie du changement. Par l’inaction cette fois. « Mobutu n’est-il pas mort ? », « Où se trouvent les Idi Amin, les Bokassa, …. Nul n’est éternel… », « Il croit qu’il va rester jusqu’à quand ? », « Il est immortel ou bien ? », « Il trompe qui ? On le regarde seulement »... Ces réflexions fatalistes empruntant au possible aux valeurs culturelles appropriées au contexte, celles du temps long, de la sagesse, d’un laisser-faire impuissant implorant l’intervention sentencieuse de la providence au milieu du chaos, ainsi que l’édictent les très anciennes et puissantes cosmogonies.
Cette brutale levée des voiles d’ignorance que représente la prise de conscience de l’immobilisme politique malgré, et par le truchement des procédures démocratiques, élections, constitution, réforme constitutionnelle, laisse peser sur les sociétés plus ou moins épargnées par le déchirement des conflits armés, la tentation de l’option violente. Les oppositions officielles dans biens des cas corrompues et par les régimes au pouvoir et par le capital étranger -financement des partis d’oppositions par les firmes multinationales-, perdent irrémédiablement pour d’aucunes -Cameroun, Gabon, etc.- le minimum de crédibilité assurant l’existence d’une alternative même imparfaite. Il est notable que ces appareils politiques n’ont su ni se fabriquer des conditions d’existence indépendantes du pouvoir arbitraire qu’ils combattent, ni prouver une imagination politique captivante, dans la mise en évidence des contradictions des dominants.
De plus leurs divisions, leurs allers-retours entre participation et boycott des élections, l’absence de programmes fédérateurs, l’incapacité à faire rêver d’un monde réellement ouvert au-delà des vieilleries fmistes -FMI-, de la coopération internationale, du mensonge de l’aide au développement, disqualifient tout un pan des aspirants à la direction des états africains.
La transformation de la loi fondamentale en « machin » taillable au gré des desiderata du régnant, l’utilisation des procédures du pluralisme pour reproduire l’arbitraire du monolithisme, ont l’avantage de révéler la nature violente et prédatrice intrinsèques de la majorité des régimes politiques africains post-coloniaux. Si de nouvelles générations ne proposaient dans l’urgence des stratégies novatrices proprement politiques, coulées dans le moule de la chose commune, de l’intérêt collectif, de la vigueur d’une régénération impérieuse, la conviction de la nécessité d’un rapport de force pourrait être perçue comme inévitablement violente voire sanglante.