15/12/2004
Nations nègres et culture, uvre culte du savant, historien et philosophe de lhistoire Cheikh Anta Diop est aujourdhui cinquantenaire, parue en 1954 grâce à la maison déditions africaine parisienne Présence africaine. Par la portée de son questionnement, lambition de «Renaissance africaine» au seuil duquel elle porte le débat, cette uvre a passé le temps et est devenue un incontournable des uvres intellectuelles négro-africaines et universelles.
Lorsque Aimé Césaire dans son célèbre Discours sur le colonialisme fait de Nations nègres et culture « le livre le plus audacieux quun nègre ait jamais écrit », il voit dans cette uvre une puissance intemporelle de lesprit. Nations nègres est une puissance scientifique qui explore et développe des thématiques majeures que la recherche scientifique éprouvée a depuis lors corroborée : lorigine africaine de lHomme, lantériorité des civilisations africaines (industries, arts, organisations, écriture
), lappartenance de lEgypte antique à lAfrique noire, les grandes migrations et la formation des ethnies africaines...
La dimension universelle de Nations nègres, uvre-programme de la pensée diopienne est affirmée dans la démonstration de la contribution africaine à lévolution des civilisations humaines dans les domaines des mathématiques, de la médecine, des lettres, de la philosophie, de larchitecture, de lastronomie, etc. La réflexion de Cheikh Anta Diop est consciente de son caractère révolutionnaire et attaque les préjugés et lidéologie dominante, leurocentrisme et la pensée raciste rationalisée depuis Gobineau et les anthropologues africanistes européens. La philosophie de Hegel est au centre de cette construction de la domination civilisationnelle blanche qui exclu lAfrique en totalité du mouvement de lhistoire humaine. Après Nations nègres, cette conception perdra son piédestal intellectuel et sera lobjet dune constante et plus ou moins pudique déconstruction, voire radicale une mise au rebut. Pour autant bien des survivances des idéologies nayant vu lAfrique que sous le prisme des esprits prélogiques, pré-newtoniens, primitifs, des mystico-religieux impropres au rapport au rationnel, demeurent. Pis, cette conception a été inculquée aux Africains qui ne sen sont pas complètement départis.
Nations Nègres et Culture traduit le dessein que lauteur assigne à lhistoire, aux sciences sociales et à la réflexion des Africains : produire une érudition, bâtir un corps dhumanités classiques délites au service de la Renaissance africaine, en vue dune indépendance portée vers un état fédéral africain. Ce projet qui constitue le fil directeur de linvestissement du savant, interpellé par la marche du genre humain, lamène à rechercher les continuités historiques reliant lAfrique antique à lAfrique coloniale. Ce faisant il exhume une histoire africaine et une interprétation du passé qui transforment et subvertissent la vision héritée des préjugés colonialistes africanistes. LAfrique cesse dêtre le parent pauvre de lhistoire, de la civilisation, de la science, de labstraction, de linnovation sociale, organisationnelle. On sy trouve désormais tant dans la compagnie attestée, fort flatteuse mais loin dêtre mythologique, des pharaons bâtisseurs des pyramides, des grands empires du Ghana, du Mali, de Zimbabwe, que des industries pionnières des premières heures du genre humain.
Le patrimoine africain ainsi expurgé de la chape de plomb des énoncés dévalorisants, qui tentaient de légitimer lexpropriation des peuples africains soumis à lagression impérialiste occidentale, prend désormais une attractivité extrêmement mobilisatrice. Nations nègres sera réapproprié avec un mouvement dexcitation collective et de passion communicative que peu douvrages, de réflexions, duvres intellectuelles négro-africaines pourraient revendiquer. Cest que lécriture diopienne est celle de la conscience historique et de sa restauration, elle démonte, démontre en même temps quelle interpelle, elle génère un double effet de connaissance et daction.
Embrassant lAfrique précoloniale jusquaux civilisations antiques dEgypte, dEthiopie, de Nubie, de Zimbabwe,
Nations nègres rapproche tout le substrat négro-africain du continent africain. Cest ainsi que les Afrodescendants des Caraïbes et des Amériques ont, à la suite des travaux de Cheikh Anta Diop et dautres, réinvesti le champ de lhistoire et de leurs origines africaines. Les travaux du savant ont contribué dans leurs effets notables à résoudre les tensions collectives liées à la frustration culturelle générée par les traumatismes négriers, esclavagistes, coloniaux et post-coloniaux.
Il est probablement unique que les recherches dun universitaire africain, marginalisé par les institutions dominantes (même en Afrique) évoluant dans un contexte à la limite de lhostilité, aient pu simposer sur plusieurs continents, Afrique, Amérique, Europe, suscitant une recomposition intellectuelle et identitaire révolutionnaire.
La question de lEgypte nègre est dune actualité brûlante auprès des Africains et Descendants dAfrique qui se réapproprient progressivement, souvent à lécart des grandes écoles et centre universitaires, les savoirs pharaoniques. On ne compte plus les revues égyptologiques, conférences, colloques, initiations au hiéroglyphique qui se développent en Afrique, aux Etats-Unis, en Europe. Limpact de Nations nègres et de la philosophie diopiste aura réussit en partie à retourner ce que des siècles de déportation avaient fait passer pour irréversible : la séparation et léparpillement physique et mental des Africains et des Afrodescendants. La révolution antadiopienne a fécondé la révolution afrocentrique, favorisant un recentrage psychologique et intellectuel des Africains et Afrodescendants sur lAfrique, ses valeurs, sa culture, avec une base anthropologique scientifique et un questionnement philosophique rigoureux.
Toute une économie de lédition, du multimédia, une offre scolaire et universitaire, est désormais en passe de sépanouir sur les fondements de Nations nègres et des autres publications du savant africain. Il en est ainsi des cursus universitaires «African studies» aux Etats-Unis qui délivrent des Ph.D, y compris en spécialité «Diopian Analysis». Une industrie didactique et culturelle peut aujourdhui sancrer dans lespace économique et culturel mondial, à partir de la source diopienne.
Un style de vie tend trouver une solide confortation du fait de linfluence de la revalorisation, de la restauration historique. Les textiles africains, les uvres darts et dartisanats, les cosmétiques «black» ou «kemit» et lesthétique égyptienne, alimentent les événements comme des défilés de mode, foires commerciales et manifestations culturelles, c'est-à-dire lensemble des activités qui soutiennent ces manifestations en amont.
En plus de la confirmation empirique des recherches et orientations de Cheikh Anta Diop, sa pensée a révolutionné le regard des chercheurs et du profane sur lhistoire du continent africain et sur son devenir. Plébiscité avec W.E.B. DuBois lors du premier Festival mondial des Arts nègres en 1966 à Dakar comme «lauteur qui a exercé sur le XXè siècle, linfluence la plus féconde», le savant trouve une notoriété de plus en plus socialisée au cours des 50 années suivant son opus culte. Bien que sa démarche ne sy réduise pas loin sen faut, la réappropriation de la civilisation égyptienne, dans toute sa splendeur culture nègre et mélanoderme, nest pas pour rien dans la popularité de Nations nègres. Lhumain de souche africaine puise désormais à une source fraîche et intarissable une matière à se reconstruire, à reconstruire le monde, avec une exigence de vérité scientifique et une obligation de résultats sans concessions. Il envisage son rapport à lautre déchargé et décomplexé des lourdeurs idéologiques, qui nauraient fait de lheureuse et inévitable rencontre humaine, que le discours stérile du même au même.
Lire :
- Cheikh Anta Diop, Nations Nègres et Culture, Présence Africaine, 1954, Paris
- Théophile Obenga, Cheikh Anta Diop, Volney et Le Sphinx, Khepera, Présence Africaine, 1996
- Cheikh MBacké Diop, Cheikh Anta Diop. Lhomme et loeuvre. Présence Africaine, 2003


